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Societé

Baccalauréat au Maroc : au-delà des taux de réussite, la véritable question est celle de l'avenir 46

Les résultats du baccalauréat viennent d'être publiés au Maroc. Comme chaque année, ils donnent lieu à des statistiques, des classements, des félicitations aux lauréats et à des analyses sur les taux de réussite. C'est une étape importante dans la vie de milliers de jeunes et de leurs familles, et il est naturel de saluer les efforts fournis par les élèves, les enseignants et les parents. Mais une fois cette satisfaction passée, une question fondamentale mérite d'être posée : quelle est la véritable plus‑value de ces dizaines de milliers de nouveaux bacheliers pour le Maroc ? Plus précisément, quel avenir leur est réellement offert ? Que vont‑ils apporter au pays dans sa construction ? Le baccalauréat ne devrait pas constituer une fin en soi. Il devrait être la porte d'entrée vers un enseignement supérieur de qualité, une insertion professionnelle réussie ou une formation adaptée aux besoins de l'économie nationale. Or, c'est précisément sur ce terrain que les interrogations sont nombreuses. Une proportion importante de ces bacheliers poursuivra certes des études supérieures. Cependant, beaucoup intégreront des universités publiques confrontées depuis des années à des difficultés structurelles : amphithéâtres surchargés, encadrement parfois insuffisant, moyens limités, faible articulation entre les formations et les besoins du marché de l'emploi. Dans plusieurs filières, l'université donne davantage l'impression de prolonger le lycée que de constituer un véritable espace de production du savoir, de l'innovation et de l'excellence. Le problème n'est évidemment pas celui des enseignants pris individuellement quoi que dans bien des cas. Le Maroc compte de nombreux universitaires compétents, reconnus au niveau international. En revanche, le système dans son ensemble souffre d'un manque de moyens, d'une gouvernance perfectible et d'une politique de recherche encore largement sous‑financée. Les budgets consacrés à la recherche scientifique restent modestes au regard des ambitions affichées par le pays, limitant la capacité des universités à produire de l'innovation et à attirer ou retenir les meilleurs talents. C'est en cela que l'université marocaine est loin de jouer son rôle naturel dans le développement du pays. Cette situation a également des conséquences sur la valeur de certains diplômes. La multiplication de masters peu professionnalisants, parfois ouverts sans réelle stratégie, ainsi que les controverses ayant entouré certains doctorats, ont contribué à fragiliser l'image de l'enseignement supérieur. Dans ces conditions, de nombreux diplômés peinent à trouver un emploi correspondant à leur niveau de qualification, justement à cause de l'inadéquation persistante entre les formations et les besoins réels du pays, de son économie et, au‑delà, de la société future. Face à cette réalité, les étudiants les plus brillants nourrissent souvent un autre projet : partir. Chaque année, des milliers de jeunes Marocains rejoignent des universités européennes, nord‑américaines ou désormais chinoises. Beaucoup y bâtissent leur carrière et ne reviennent jamais. Le phénomène de fuite des cerveaux représente une perte considérable pour le pays. Le Maroc finance l'essentiel de leur parcours scolaire depuis le primaire jusqu'au baccalauréat, parfois même une partie de leurs études supérieures, avant que ces compétences ne profitent finalement à d'autres économies. Cette mobilité internationale n'est pas en elle‑même négative. Les échanges de compétences sont une richesse dans un monde globalisé. Le problème apparaît lorsque les départs deviennent définitifs parce que le pays n'offre pas suffisamment de perspectives professionnelles, de reconnaissance du mérite, de conditions de recherche ou de rémunérations compétitives. Le cas des quelque 700 médecins quittant le pays chaque année est des plus éloquents. Le véritable indicateur de réussite d'un système éducatif ne réside donc pas uniquement dans le nombre de bacheliers ni dans le pourcentage de réussite. Il se mesure à la capacité du pays à transformer ces jeunes en ingénieurs, chercheurs, médecins, entrepreneurs, techniciens, enseignants ou créateurs de richesse capables de contribuer durablement au développement national. Le Maroc a engagé de nombreuses réformes de son système éducatif au cours des dernières décennies. Pourtant, le défi reste immense. La question est de savoir s'il s'est véritablement agi de réformes efficaces ou de simples vues de l'esprit mal inspirées. Il ne s'agit plus seulement de former davantage de diplômés, mais de mieux les former, de mieux les orienter et surtout de leur offrir des perspectives concrètes afin que leur talent bénéficie d'abord au pays. La réussite au baccalauréat mérite d'être célébrée. Mais elle ne prendra tout son sens que lorsque chaque jeune pourra envisager son avenir avec confiance, trouver sa place dans une économie dynamique et contribuer pleinement au développement du Maroc. Sans cette ambition, les statistiques du baccalauréat resteront des chiffres encourageants en apparence, mais insuffisants pour répondre aux véritables enjeux de l'avenir. Elles peuvent signifier aussi des déchirements familiaux. Il suffit d'aller à l'aéroport Mohammed V à Casablanca, par exemple, pour voir des milliers de mères en larmes au départ de leurs enfants vers d'autres cieux...Il n'y a plus dur pour une maman que cette violence de la séparation...surtout quand elle va durer le reste d'une vie. Alors disparait à jamais cette joie d’avoir vu ses enfants réussir au baccalauréat.

Industrie du câblage au Maroc : à qui profite la déstabilisation ? 72

Que se passe-t-il dans l’industrie du câblage au Maroc ? Pourquoi voit-on émerger, de manière récurrente, des mouvements de revendication dont une grande partie semble reposer davantage sur l’exagération, la désinformation, voire le mensonge que sur des faits établis ? La question mérite d’être posée avec sérieux. Derrière certaines agitations sociales se joue davantage qu’un simple conflit de travail : c’est tout un pan de l’appareil industriel qui risque d’être fragilisé. Le secteur constitue l’un des piliers de l’industrie exportatrice. Il emploie des dizaines de milliers de salariés, irrigue plusieurs bassins d’emploi et participe fortement à l’attractivité du Royaume auprès des investisseurs étrangers, particulièrement dans l’écosystème automobile. Dans un contexte international marqué par une concurrence féroce, par la relocalisation et par la recherche de coûts compétitifs, la stabilité sociale et la crédibilité du climat des affaires sont des facteurs décisifs. C’est pour cette raison que les campagnes de dénigrement, les accusations infondées et les revendications artificiellement gonflées ne peuvent être prises à la légère. Il ne s’agit évidemment pas de nier les droits des travailleurs ni de contester la légitimité du dialogue social. Dans toute industrie, et plus encore dans des secteurs à forte intensité de main‑d’œuvre, les salariés doivent pouvoir faire entendre leurs revendications, défendre leurs intérêts et exiger le respect strict de la législation du travail. C’est une exigence de justice sociale et une condition de paix durable dans l’entreprise. Mais il y a une différence fondamentale entre la défense sincère des droits et la fabrication délibérée de tensions à partir d’allégations mensongères, de procès d’intention ou de récits déconnectés de la réalité des usines. Il faut aussi le dire clairement : la plupart des entreprises du câblage ne se contentent pas d’appliquer les textes en vigueur. Beaucoup vont au‑delà de leurs obligations légales pour stabiliser leurs effectifs, améliorer les conditions de travail, offrir des avantages sociaux, motiver les équipes et fidéliser une main‑d’œuvre qualifiée essentielle à leur compétitivité. Dans un secteur où la qualité, les délais et la rigueur organisationnelle sont déterminants, aucun investisseur n’a intérêt à entretenir la défiance ou à maltraiter ses salariés. Les entreprises savent que la performance dépend de la motivation et de l’engagement de leurs collaborateurs. Dès lors, une interrogation s’impose : qui a intérêt à souffler sur les braises ? Qui profite de la propagation de rumeurs, de contre‑vérités et d’accusations excessives susceptibles de semer le doute chez les salariés, d’altérer l’image du secteur et d’inquiéter les donneurs d’ordre ? Lorsqu’une agitation sociale ne repose pas sur des faits solides mais sur des récits montés en épingle, On peut se demander si certains acteurs n’obéissent pas à des agendas obscurs : politiques, idéologiques, corporatistes ou tout simplement opportunistes. Déstabiliser une entreprise ou jeter le discrédit sur tout un secteur peut servir des intérêts sans relation avec le bien‑être des salariés. L’histoire économique du Maroc devrait servir de leçon. Il suffit de se souvenir de ce qui s’est produit dans le textile, notamment à Salé, il y a trois décennies. À l’époque, des tensions sociales mal gérées, des surenchères permanentes et des comportements irresponsables ont contribué à casser la dynamique d’un secteur pourtant créateur d’emplois et de richesse. À force de pressions et de conflits instrumentalisés, nombre d’investisseurs ont fini par faire le choix de déplacer leur activité vers d’autres régions du monde plus stables, moins exposées aux turbulences. Le résultat est connu : des usines fermées, des emplois perdus, des familles fragilisées et des territoires durablement affaiblis. Faut‑il aujourd’hui reproduire la même erreur avec l’industrie du câblage ? Faut‑il laisser se diffuser l’idée que le Maroc serait devenu un terrain de confrontation permanente, où l’on invente des crises au lieu de résoudre les vrais problèmes, où l’on remplace le dialogue par la suspicion et où l’on met en danger des milliers d’emplois pour satisfaire des calculs qui échappent au plus grand nombre ? Ce serait une faute grave. Le Maroc a construit, au fil des années, une réputation industrielle solide. Dans l’automobile, l’aéronautique, l’offshoring ou l’agro‑industrie. Le pays a démontré qu’il pouvait offrir à la fois une main‑d’œuvre compétente, des infrastructures performantes, une proximité logistique avec l’Europe et un cadre institutionnel attractif. Mais cette crédibilité reste fragile. Elle ne se décrète pas ; elle se consolide jour après jour, par la confiance, par la stabilité et par la capacité à régler les différends de manière responsable. Toute tentative de sabotage moral d’un secteur stratégique finit tôt ou tard par produire des dégâts bien réels. Cela ne signifie pas qu’il faille faire taire toute voix critique. Au contraire, les entreprises doivent rester ouvertes à la concertation, aux audits, à l’écoute des salariés et à l’amélioration continue des conditions de travail. Les syndicats sérieux ont un rôle utile lorsqu’ils défendent les droits avec responsabilité, sur la base de faits vérifiables et dans une logique de construction plutôt que de destruction. Mais ceux qui travestissent la réalité, attisent la colère par des contre‑vérités et cherchent à transformer chaque difficulté en crise majeure prennent une lourde responsabilité devant les travailleurs eux‑mêmes. Car ce sont toujours les salariés qui paient le prix final de la désindustrialisation : perte d’emploi, précarité, baisse du pouvoir d’achat et disparition de perspectives pour toute une génération. La question centrale est donc simple : voulons‑nous protéger l’outil industriel national ou l’exposer à des manœuvres de déstabilisation ? Voulons‑nous renforcer la confiance entre employeurs et salariés ou laisser prospérer une culture du soupçon permanent ? Défendre les droits des travailleurs est un impératif. Détruire, par calcul ou par irresponsabilité, des filières entières qui font vivre des milliers de familles est une faute économique et sociale. Le Maroc ne peut pas se permettre de revivre le scénario du textile. L’industrie du câblage est un acquis stratégique qu’il faut préserver, moderniser et accompagner. Cela suppose de distinguer les revendications légitimes des manipulations, les faits des rumeurs, le dialogue social des entreprises de démolition. Cela suppose aussi d’avoir le courage de poser la vraie question : à qui profite le désordre ? Car lorsqu’on met des bâtons dans les roues d’un secteur aussi vital, ce n’est jamais l’intérêt des travailleurs qui triomphe, mais celui de ceux qui prospèrent sur la confusion, la peur et l’affaiblissement de l’économie nationale. La responsabilité de l’Etat à défendre les acquis de l’économie nationale est donc bien mise à l’épreuve.

Maroc 2026 : l’entrée dans le cercle des nations qui comptent au Mondial... 110

L’image est saisissante. Elle aligne, édition après édition, les sélections ayant atteint le Top 8 de la Coupe du monde, autrement dit les quarts de finale et au-delà depuis 1986. On y retrouve les grandes puissances traditionnelles du football mais tout en bas, à la ligne 2026, un drapeau attire immédiatement le regard dans ce paysage dominé depuis quarante ans par les mêmes : le Maroc. Ce n’est ni un détail ni un accident statistique ni une simple parenthèse émotionnelle née de l’épopée de 2022. C'est une transformation profonde : le Maroc s’installe durablement dans la géographie du football de très haut niveau. Atteindre le Top 8 d’une Coupe du monde n’est jamais anodin. Cela signifie appartenir aux huit meilleures sélections de la planète dans la compétition la plus exigeante, où se croisent pression populaire, densité tactique, expérience et qualité. Ce niveau est un révélateur distinguant les nations capables non seulement de se qualifier, mais surtout d’impacter le tournoi. Depuis 1986, les quarts sont largement monopolisés par un noyau dur de pays. Le Brésil est presque omniprésent ; l’Argentine apparaît régulièrement. L’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Espagne, les Pays-Bas et l’Italie reviennent de façon récurrente. À côté de ces géants, quelques émergences ponctuelles se distinguent selon les cycles : la Croatie, l’Uruguay, la Corée du Sud, le Sénégal, le Ghana, la Suède, la Suisse ou la Belgique. Ce que révèle cette fresque, ce n’est donc pas tant le prestige d’un exploit isolé que la difficulté de s’inscrire durablement dans ce cercle. Et c’est précisément là que la présence du Maroc en 2026 prend toute sa signification. En 2022, le Maroc avait bouleversé la hiérarchie en devenant la première nation africaine à atteindre les demi‑finales. Cette performance, saluée comme un exploit immense, reposait sur une solidité défensive remarquable, un engagement collectif rare et une qualité technique compatible avec les meilleures sélections. Mais un grand football ne se juge pas seulement à l’exploit ; il se mesure à la capacité de transformer l’exception en continuité. C’est là que le Maroc change de dimension. Si l’on se fie à la dynamique suggérée par cette image, les Lions de l’Atlas ne sont plus seulement l’équipe qui a surpris le monde en 2022. Ils sont capables d’enchaîner deux Coupes du monde de très haut niveau, passant ainsi du statut de belle histoire à celui de puissance crédible et durable. Autrement dit, le Maroc n'est plus l’invité d’un tournoi, mais l’un de ses acteurs réguliers. Pendant des décennies, l’Afrique a souvent été perçue comme un réservoir de talents sans parvenir à convertir ce potentiel en constance dans les grands rendez‑vous. Certes, il y eut des percées historiques : le Cameroun en 1990, le Sénégal en 2002, le Ghana en 2010, mais ces performances restaient trop souvent isolées. Le Maroc modifie cette perception. En s’installant dans le haut du tableau mondial, il ne porte pas seulement son drapeau : il redéfinit l’ambition africaine. Il montre qu’une sélection du continent peut non seulement battre les grandes nations, mais aussi construire un projet suffisamment solide pour durer, s’adapter et revenir. Cette évolution est capitale. Elle fait voler en éclats l’idée selon laquelle les quarts ou les demi‑finales seraient un plafond de verre presque inaccessible pour les équipes africaines. Le message devient clair : l’Afrique n’est plus condamnée à l’exploit ponctuel ; elle peut viser la permanence au sommet. Si le Maroc s’invite dans cette conversation mondiale, ce n’est pas le fruit du hasard. Depuis plusieurs années, le pays a investi dans les fondations du football de haut niveau : structuration, montée en puissance des centres de formation, professionnalisation accrue, amélioration du scouting et mise en place d’un environnement plus compétitif pour les talents locaux et les binationaux. Le modèle marocain a progressivement gagné en cohérence. Il ne repose plus uniquement sur des individualités ou sur une génération spontanée ; il s’appuie sur un écosystème : infrastructures, vision stratégique, intégration de compétences, réservoir de joueurs évoluant dans les meilleurs championnats et identité de jeu de plus en plus affirmée. C’est ce qui distingue les nations durables des équipes éphémères. Les premières ne vivent pas d’une émotion ; elles bâtissent la continuité. Et la grande force du Maroc tient peut‑être là : avoir compris que la performance se prépare en amont, dans l’organisation, la formation et la stabilité. Bien sûr, une Coupe du monde reste une épreuve impitoyable. Blessures, tirages, forme du moment et arbitrage peuvent tout remettre en cause. Mais l’intérêt de cette projection n’est pas de prétendre écrire l’avenir ; il est de mettre en lumière une tendance : le Maroc est désormais perçu comme une nation légitime du Top 8 mondial. C’est en soi une révolution symbolique. Pendant longtemps, les supporters marocains rêvaient de voir leur sélection rivaliser avec les meilleurs. Désormais, l’ambition change d’échelle : il ne s’agit plus seulement de participer ou de bien figurer, mais de compter durablement parmi les équipes qui jouent les derniers tours. Le plus important est peut‑être là : le Maroc n’est plus regardé avec condescendance, comme une équipe capable d’un coup d’éclat. Il est observé avec respect, comme une sélection susceptible de revenir, de confirmer et d’installer un standard. Au fond, cette image raconte quelque chose de plus large qu’un simple classement par drapeaux. Elle illustre l’évolution du football mondial. Les empires traditionnels restent présents, mais leur monopole s’effrite. De nouvelles nations s’organisent, investissent, se structurent et contestent la vieille hiérarchie. Dans ce mouvement, le Maroc apparaît comme l’un des symboles les plus marquants du basculement en cours. Être associé, sur la durée, à des pays comme l’Argentine, le Brésil, la France, l’Angleterre ou l’Espagne n’est pas un honneur décoratif : c’est la preuve qu’un pays a franchi un seuil, celui de la crédibilité, de la maturité et de l’ambition assumée. Le Maroc de 2026, tel qu’il ressort de cette lecture, n’est donc pas seulement une équipe qualifiée parmi les huit meilleures. Il est le signe qu’un football national a atteint un niveau de développement qui lui permet de regarder les géants dans les yeux et de le faire sans complexe. L’image du Top 8 depuis 1986 met en lumière une vérité simple : les places au sommet sont rares, chères et généralement réservées aux mêmes puissances. Voir le Maroc y figurer à nouveau en 2026 a une portée considérable : la confirmation que l’exploit de 2022 n’était pas une parenthèse enchantée, mais le début d’un cycle. Et c’est sans doute là la vraie victoire marocaine : avoir déplacé la question. On ne se demande plus si le Maroc peut surprendre. On commence à se demander jusqu’où il peut aller, et combien de temps il peut rester là‑haut.

Benguerir en 2045 : comment l’UM6P a transformé le Maroc en puissance mondiale de l’innovation... 170

Cette nuit, j’ai fait un rêve. Un rêve merveilleux. Nous sommes en 2045 : le centre de gravité de l’innovation s’est déplacé. Il s’est déplacé vers le Royaume du Maroc. Un pays exceptionnel d'Afrique du nord. Lorsque les dirigeants de multinationales, les investisseurs technologiques et les responsables gouvernementaux cherchent à comprendre les nouvelles dynamiques de l’économie mondiale de l’innovation, un nom revient systématiquement : Benguerir, Morocco. Située à moins de deux heures de Casablanca et à une petite heure de Marrakech, auxquelles elle est reliée par un train extrêmement rapide, cette ville de taille moyenne, naguère halte de bus et d’un flux de voyageurs appréciant des brochettes et du thé à la menthe, est devenue, en vingt ans, l’un des plus importants pôles technologiques de la planète. Plus surprenant encore : elle est désormais, en 2045, considérée comme le principal écosystème d’innovation du continent africain. Au cœur de cette transformation se trouve l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), voulue par le Roi Mohammed VI lui‑même. Ce succès n’est pas le fruit d’un programme public isolé ni d’une politique industrielle traditionnelle. Il résulte d’une stratégie ambitieuse : faire de l’université le moteur central du développement économique, technologique et entrepreneurial du Maroc. **Le temps de l’infrastructure est passé** Pendant des décennies, de nombreux pays ont tenté de reproduire la Silicon Valley en investissant massivement dans des technopoles, des zones industrielles ou des incubateurs. La plupart ont échoué. L’UM6P l’avait compris très tôt : l’innovation ne naît pas principalement des bâtiments. Elle naît des interactions. Les écosystèmes les plus performants reposent sur une densité exceptionnelle de relations entre chercheurs, entrepreneurs, investisseurs, grandes entreprises et décideurs publics. La Silicon Valley est avant tout une concentration de talents reliés entre eux. Les concepteurs de Benguerir 2045 ont compris cette réalité. Après s'être dépêché de construire un véritable parc technologique, ils ont créé un environnement où les frontières entre université, entreprise et marché disparaissent progressivement. **L’université entrepreneuriale comme modèle économique** La première révolution fut culturelle. À partir des années 2026, l’UM6P qui n’a jamais été conçue comme un modèle classique d’université séparant enseignement, recherche et activité économique, a mis en place plusieurs mesures : - Les chercheurs furent encouragés à créer des entreprises. - Les doctorants furent formés à l’entrepreneuriat. - Les étudiants furent autorisés à remplacer certains projets académiques par des créations de startups. Et tout naturellement, en 2045 : - Plus de 40% des professeurs permanents détiennent une participation dans au moins une entreprise innovante. - Près d’un étudiant sur cinq crée une société avant l’obtention de son diplôme. Cette porosité entre recherche et marché a accéléré la transformation des découvertes scientifiques en innovations commercialisables. **La réforme qui a changé les règles du jeu** Le véritable tournant fut institutionnel. À partir de 2027, suite aux elections de septembre 2026, le Maroc engagea une série de réformes intégrant pleinement son économie dans les flux mondiaux de capitaux, de connaissances et de talents : - Suppression progressive des contraintes administratives sur les investissements internationaux. - Simplification des transferts financiers. - Modernisation du cadre réglementaire. En résumé, un environnement favorable à l’innovation fut mis en place. Pour la première fois, une startup créée à Benguerir pouvait lever des fonds à Londres, vendre à Singapour, recruter à Nairobi et investir au Brésil avec la même fluidité qu’une entreprise américaine ou européenne. La géographie cessa alors d’être une contrainte. Le marché devenait mondial dès le premier jour. **Du passage d’une économie d’exportation à une économie de création** Le Maroc du début du XXIe siècle fondait sa compétitivité sur ses exportations industrielles, son agriculture, ses phosphates et ses infrastructures. Le Maroc de 2045 repose sur une logique différente : la valeur provient principalement de la propriété intellectuelle. Les brevets, logiciels, algorithmes, biotechnologies, matériaux avancés et plateformes numériques représentent désormais une part majeure de la richesse créée. Le pays n’est plus seulement un site de fabrication prospère. Il est devenu un lieu de conception, un endroit où l’on imagine le monde de demain. **L’Afrique comme laboratoire du futur ** L’UM6P a choisi de ne pas copier la Silicon Valley. Elle s’est concentrée sur les grands défis africains : - Eau - Énergie - Agriculture - Santé - Éducation - Résilience climatique - Mobilités diverses Les innovations développées pour l’Afrique se sont révélées pertinentes pour une grande partie du monde confrontée aux mêmes défis. Les solutions imaginées à Benguerir sont aujourd’hui utilisées en Amérique latine, en Asie du Sud et au Moyen‑Orient. **L’attraction mondiale des talents** En 2045 : - Plus de cent nationalités sont représentées sur le campus de l'UM6P. - Des chercheurs américains collaborent avec des entrepreneurs nigérians. - Des spécialistes indiens de l’IA travaillent avec des agronomes sénégalais. - Des investisseurs européens financent des startups créées par des étudiants marocains. Cette diversité est devenue un actif stratégique. Les talents se déplacent vers les endroits où les opportunités sont les plus nombreuses. Benguerir a réussi à devenir l’un de ces lieux. **Les leçons pour les décideurs** L’expérience de Benguerir 2045 montre que trois conditions sont nécessaires pour bâtir un écosystème mondial d’innovation : 1. Placer l’université au centre de la stratégie économique nationale. 2. Favoriser la circulation libre des idées, des talents et des capitaux. 3. Créer une culture qui récompense davantage l’expérimentation que la conformité. Le véritable moteur de l’innovation reste la qualité des interactions humaines. **De la périphérie au centre** Pendant longtemps, l’Afrique a été perçue comme un marché d’avenir. En 2045, grâce aux initiatives de Benguerir, elle est devenue un territoire de création. L’UM6P a démontré qu’une université africaine pouvait transformer la connaissance en entreprises, emplois, technologies et influence mondiale. Les nations qui dominent l’économie du XXIe siècle ne seront pas celles qui possèdent les plus grandes ressources naturelles, mais celles qui réussiront à transformer le savoir en innovation et l’innovation en prospérité. Et dans cette compétition mondiale, le Maroc a choisi de partir de son université pour construire son avenir. La Silicon Valley avait montré le chemin. Benguerir a inventé le sien. 2045, c’est dans moins de 20 ans… L’un des professeurs cités plus haut a reçu le prix Nobel… Rêvons.

Intelligence artificielle : le Maroc face à son rendez-vous avec l'Histoire... 166

L'Histoire est parfois impitoyable avec les nations qui manquent les grands tournants technologiques. Il y a deux siècles, la machine à vapeur et la révolution industrielle ont profondément redistribué les rapports de force mondiaux. Les puissances qui dominent encore aujourd'hui l'économie mondiale sont, pour la plupart, celles qui ont su intégrer rapidement les innovations industrielles, les développer et les transformer en instruments de puissance économique, militaire et culturelle. À l'inverse, les États qui sont restés à l'écart de cette transformation ont progressivement perdu leur autonomie stratégique. L'Empire Chérifien, comme une grande partie du monde non occidental, a subi les conséquences de ce retard historique. L'incapacité à entrer pleinement dans la révolution industrielle a contribué à un affaiblissement progressif qui a culminé avec la mise sous protectorat au début du XXe siècle. **Aujourd'hui, l'Histoire semble se répéter sous une autre forme.** L'intelligence artificielle, la robotique, l'informatique quantique et les technologies avancées sont en train de provoquer une transformation aussi profonde que celle engendrée par la machine à vapeur au XIXe siècle. Une nouvelle hiérarchie mondiale est en train de se construire sous nos yeux. Les États-Unis, la Chine, l'Inde, la Corée du Sud ou encore les pays du Golfe investissent des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars dans la recherche, les infrastructures numériques et les start-up technologiques. **Pendant ce temps, le Maroc risque de se contenter du rôle de spectateur.** Pourtant, les signaux d'alerte sont connus depuis longtemps. Il y a plus de dix ans, la décision avait été prise de porter les dépenses de recherche scientifique à 2 % du budget national. Cette ambition répondait à une nécessité stratégique : préparer le pays aux défis technologiques du XXIe siècle. Force est cependant de constater que cet objectif n'a jamais été atteint. Or, dans la compétition mondiale actuelle, même un effort de 2 % apparaît désormais insuffisant. Les pays qui veulent compter dans les secteurs de l'intelligence artificielle consacrent des moyens considérables à la recherche, à l'innovation et à la formation des talents. Le Maroc devrait probablement viser des niveaux d'investissement beaucoup plus ambitieux, proches de 5 % des dépenses publiques, s'il souhaite véritablement prendre place dans la nouvelle économie de la connaissance. Le plus inquiétant est sans doute le silence du débat politique. Alors que la campagne électorale semble déjà engagée, rares sont les formations politiques qui placent la recherche scientifique, l'innovation ou l'intelligence artificielle au cœur de leur projet national. Les discussions portent souvent sur les urgences du quotidien, certes légitimes, mais la question de la souveraineté technologique reste largement absente des priorités affichées. Le populisme et la médiocrité de certains soi-disant hommes politiques est très loin de tout cela. Il y en a même qui voudraient nous ramener à l'âge de la pierre taillée. Pourtant, l'enjeu dépasse largement la simple modernisation économique. Il s'agit de préserver l'indépendance stratégique du pays. Les nations qui maîtriseront les technologies de demain contrôleront les chaînes de valeur, les flux financiers, les systèmes de défense, les infrastructures critiques et, de plus en plus, les capacités décisionnelles elles-mêmes. **Mais l'investissement financier ne suffira pas.** Le Maroc doit également engager une profonde réforme de son environnement réglementaire. Dans un monde où l'innovation se mesure en millisecondes, et bientôt en nanosecondes, de nombreux entrepreneurs marocains restent confrontés à des procédures administratives longues, complexes et parfois dissuasives. Les contraintes liées aux transferts de capitaux, aux paiements internationaux, aux abonnements technologiques, à l'investissement dans les plateformes numériques ou encore à la participation aux écosystèmes mondiaux de l'innovation constituent souvent des freins majeurs. L'arsenal réglementaire hérité d'une autre époque doit être repensé. Sans remettre en cause les impératifs de contrôle et de transparence, il devient indispensable d'adapter les mécanismes de l'Office des changes aux réalités de l'économie numérique mondiale. Lorsqu'un jeune entrepreneur à Casablanca doit attendre des autorisations pour accéder à des outils ou à des marchés internationaux, alors que ses concurrents à Bangalore, Shenzhen ou Dubaï opèrent en temps réel, le handicap compétitif devient évident. ** La bataille de l'intelligence artificielle n'est pas seulement technologique ; elle est aussi administrative, réglementaire et culturelle.** Le Maroc dispose pourtant d'atouts considérables : une jeunesse talentueuse, des universités en pleine transformation, une stabilité politique reconnue et une position géographique privilégiée entre l'Europe et l'Afrique. Mais ces atouts ne produiront leurs effets que s'ils sont soutenus par une vision nationale claire, des investissements massifs et une volonté politique constante. Le rendez-vous qui se présente aujourd'hui est probablement le plus important depuis l'indépendance. Le pays a déjà payé le prix d'un retard technologique il y a deux siècles. L'Histoire offre rarement une seconde chance. Celle que représente aujourd'hui l'intelligence artificielle ne doit pas être manquée. Car dans le monde qui se dessine, les nations qui n'innoveront pas dépendront de celles qui innovent. Et la dépendance technologique de demain pourrait devenir la forme la plus subtile, mais aussi la plus durable, de perte de souveraineté.

Le véritable chantier du Maroc : reconstruire la confiance 215

À l'approche des élections, les débats se concentrent souvent sur la croissance économique, l'emploi, l'investissement, la protection sociale ou encore les grands projets d'infrastructures. Tous ces sujets sont essentiels. Pourtant, derrière chacun d'eux se cache une question plus fondamentale, plus profonde et peut‑être plus urgente : celle de la confiance. Les populistes, grands maîtres dans la fourberie, le comprennent fort bien. Leur popularité et leur succès sont inversement proportionnels au niveau de confiance. Ils surjouent et excellent dans le rôle de victimes ou dans celui de proposer des solutions simples et faciles, de façon à semer le doute chez le citoyen et à éroder son capital‑confiance. Les nihilistes en profitent également et y ajoutent une couche. Le citoyen qui doute et perd confiance devient un bon client. Certains hommes politiques, par irresponsabilité, naïveté, incompétence ou maladresse, contribuent aussi, par leurs narratifs, à éroder le capital‑confiance dans le projet de société et, au‑delà, dans les institutions elles‑mêmes. Il est donc aujourd’hui légitime de se poser la question le plus sérieusement du monde. Il en va de l’avenir proche et lointain du pays et des générations futures. Or voilà que Mohamed Ouahbi et consorts nous proposent une nouvelle donne, une nouvelle valeur : la confiance en soi, la confiance en ce que nous sommes simplement. Comment expliquer d'être si dominés durant une mi‑temps et trouver ensuite les ressources nécessaires pour surmonter le handicap, se métamorphoser et marquer à trois reprises ? Et si le véritable chantier du Maroc des prochaines années était tout simplement celui de la confiance ? La confiance est un capital invisible mais ô combien essentiel. Elle ne figure dans aucun budget, ne se mesure ni en kilomètres ni en milliards investis. Pourtant, elle constitue le pilier de toute réussite collective. Hakimi, Díaz, Talbi, Mazraoui, Bounou, Ounahi, Rahimi et les autres nous l'ont démontré. Sans elle, les meilleures politiques publiques produisent des résultats limités. Avec elle, même les défis les plus complexes deviennent surmontables. Aujourd'hui, force est de constater que le Marocain accorde avant tout sa confiance à l'institution royale, qui reste, pour une très large majorité de citoyens, le principal repère de stabilité, de continuité et d'espoir. Cette réalité constitue une force considérable pour le pays. Mais qu'en est‑il de la confiance dans les autres institutions ? Le citoyen a‑t‑il pleinement confiance dans son système de santé ? Lorsque des familles doivent encore recourir au secteur privé malgré leurs difficultés financières, la question mérite d'être posée. A‑t‑il confiance dans son système éducatif ? Quand de nombreux parents cherchent par tous les moyens à inscrire leurs enfants dans des établissements privés, parfois au prix de lourds sacrifices. Cela traduit souvent un doute sur la capacité de l'école publique à assurer l'ascenseur social tant espéré. A‑t‑il confiance dans la justice, dans les administrations, dans les partis politiques, dans les collectivités territoriales, dans certains produits locaux ? Là encore, les réponses sont nuancées et varient selon les expériences individuelles. Il serait injuste et erroné de généraliser. Le Maroc a accompli des progrès remarquables, voire exceptionnels, dans de nombreux domaines. Les infrastructures se sont modernisées, les services publics se digitalisent, la couverture sociale s'élargit, les universités se multiplient, les hôpitaux se développent et de nombreux fonctionnaires accomplissent leur mission avec compétence et dévouement. Mais malgré ces avancées, un sentiment diffus de méfiance demeure présent dans une partie de la société. Même les citoyens les plus optimistes peuvent parfois douter de leur avenir ou de celui de leurs enfants, alors qu'aucune nation ne peut bâtir durablement son développement sur la défiance. L'histoire économique mondiale le démontre : les pays qui réussissent sont souvent ceux où les citoyens ont confiance dans leurs institutions, dans leurs règles et dans leurs perspectives d'avenir. Les pays nordiques constituent un exemple souvent cité. Les niveaux élevés de confiance envers l'État, l'école, la justice ou les services publics y favorisent le respect des règles, l'engagement citoyen et l'acceptation des réformes. En Asie, des pays comme la Corée du Sud ont bâti leur transformation économique non seulement sur l'investissement et l'éducation, mais aussi sur une forte adhésion collective à un projet national partagé. À l'inverse, lorsque la confiance s'érode, les conséquences sont multiples : désengagement citoyen, abstention électorale, fuite des talents, économie informelle, corruption et repli sur des stratégies individuelles de survie au détriment du projet collectif. La confiance crée et développe le sentiment d'appartenance. Elle donne envie de participer, de construire, d'investir, de partager et de rester. Un jeune qui croit en son pays cherchera davantage à y développer son projet. Un entrepreneur qui fait confiance aux institutions investira davantage. Un citoyen qui croit en l'équité du système acceptera plus facilement ses devoirs fiscaux et civiques. Le défi est donc immense. Il ne s'agit pas seulement de communiquer davantage ou de multiplier les slogans et le mensonge chez certains. La confiance se construit par des résultats tangibles. Elle se construit lorsque l'école publique offre les mêmes chances à tous. Elle se construit lorsque l'hôpital public soigne avec efficacité et dignité. Elle se construit lorsque la compétence est récompensée et reconnue. Elle se construit lorsque les services publics répondent rapidement aux attentes des citoyens. Elle se construit lorsque les responsables rendent des comptes et que les engagements pris sont respectés. À la veille des élections, les formations politiques gagneraient à placer cette question au cœur de leurs programmes. Au‑delà des promesses sectorielles, les Marocains attendent un contrat de confiance. Le véritable enjeu n'est pas seulement de savoir quel projet sera proposé aux citoyens. Il est de savoir si les citoyens croiront suffisamment en ce projet pour s'y engager. Le Maroc dispose d'atouts considérables : **sa monarchie**, sa stabilité, sa jeunesse, sa position géographique, ses infrastructures, sa vision stratégique et ses ambitions internationales. Mais pour transformer ces atouts en puissance durable, il devra renforcer ce lien invisible qui unit les citoyens à leur pays. Le chantier de la confiance est certainement le plus difficile de tous. Mais il est aussi le plus déterminant. Car lorsqu'un peuple gagne ou retrouve confiance en lui‑même, dans ses institutions et dans son avenir, il devient capable de réaliser ce qui paraissait impossible. C'est à ce prix que le Royaume retrouvera sa grandeur longtemps endormie. Merci à notre équipe nationale de nous avoir rappelé que la confiance est le capital le plus précieux.

« Send Them Back » : le jour où le Parlement européen a applaudi la xénophobie 300

Il y a parfois des images qui résument à elles seules une époque. Celle de députés européens, élus pour défendre les valeurs fondatrices de l'Union européenne, scandant en chœur « Send them back ! » (« Renvoyez‑les chez eux ! ») à l'issue du vote autorisant les États membres à expulser des migrants vers des centres situés hors du territoire européen restera comme l'une des plus inquiétantes. Ce slogan, emprunté au vocabulaire le plus brutal des mouvements nationalistes, dépasse largement le cadre de la lutte contre l'immigration clandestine. Il ne vise pas seulement les personnes en situation irrégulière. Il désigne, dans l'imaginaire d'une partie de l'extrême droite européenne, tous ceux qui ont le malheur d'être différents : Africains, Arabes, Amazighs, Latinos, musulmans, réfugiés ou simplement étrangers. En quelques mots, c'est une vision de l'Europe qui s'exprime : une Europe fermée, méfiante et obsédée par la pureté de ses frontières. Le plus grave n'est pas que cette rhétorique existe, elle a toujours existé et existera sans doute encore. Le plus grave est qu'elle trouve aujourd'hui un écho jusque dans l'hémicycle du Parlement européen, avec la complicité de partis de droite traditionnelle qui, par opportunisme électoral, par conviction ou peut‑être par simple bêtise, choisissent de reprendre les thèmes de l'extrême droite plutôt que de les combattre. Très bien. « Send them back », disent‑ils. Poussons donc l'exercice intellectuel jusqu'au bout. Renvoyez‑les tous. Renvoyez les infirmières venues d'Afrique qui font fonctionner les hôpitaux européens. Renvoyez les aides‑soignants qui prennent soin des personnes âgées, de plus en plus nombreuses et de plus en plus démunies. Renvoyez les ouvriers du bâtiment, les chauffeurs de bus, les employés de nettoyage, les travailleurs agricoles qui récoltent les fruits et les légumes. Renvoyez les livreurs qui nourrissent ceux nombreux incapables de faire leurs courses eux mêmes. Renvoyez les ingénieurs, les médecins, les chercheurs, les étudiants qui animent les universités et les hôpitaux. Renvoyez les entrepreneurs étrangers qui créent des entreprises et paient des impôts. Renvoyez les footballeurs et les athlètes qui font la joie des jeunes et des nations. Renvoyez‑les tous, ces « indésirables », et trouvez ailleurs, sur une autre planète, ceux qui feront tourner l'Europe demain. La réalité démographique est implacable, messieurs les députés. L'Europe vieillit à vue d'œil. Son taux de fécondité est inférieur au seuil de renouvellement des générations, dans la quasi‑totalité des pays. Les pays d'Europe de l'Est, naguère pourvoyeurs de bras et de cerveaux, sont devenus plus prospères ; leurs habitants préfèrent rester chez eux. Les actifs sont de moins en moins nombreux tandis que les retraités sont toujours plus nombreux. Les systèmes de santé, les retraites et les services publics reposent déjà largement sur des travailleurs issus de l'immigration. Toutes les grandes institutions internationales le rappellent : sans immigration, une grande partie des économies européennes manqueront de main‑d'œuvre dans les prochaines décennies. Non seulement les migrants ne sont pas un fardeau économique, mais ils constituent souvent une partie de la solution à la crise démographique, et donc économique, qui menace le continent. L'ironie est saisissante : ceux que certains présentent comme des « indésirables » sont précisément devenus plutôt indispensables au fonctionnement quotidien de vos sociétés. Les renvoyer massivement reviendrait à fragiliser les hôpitaux, les transports, l'agriculture, le bâtiment, la restauration et une multitude de secteurs déjà sous tension. Les conséquences humaines et économiques seraient considérables, parfois désastreuses. L'Europe semble aussi oublier une autre vérité historique. Pendant des siècles, ce sont les Européens qui ont quitté leur continent par millions pour chercher une vie meilleure ailleurs : vers les Amériques, l'Australie ou l'Afrique. Plus récemment encore, des millions d'Européens ont émigré pour fuir les guerres, les dictatures ou la misère. Aujourd'hui, le continent qui a longtemps produit des migrants voudrait interdire aux autres de suivre le même chemin. Ce paradoxe révèle une crise morale inquiétante. L'Union européenne aime rappeler qu'elle est fondée sur les droits de l'homme, la dignité et la solidarité. Ces principes ne devraient pas disparaître dès qu'il est question d'immigration. Contrôler ses frontières est un droit souverain. Lutter contre les réseaux de passeurs est une nécessité. Organiser une immigration légale est indispensable. Mais transformer des êtres humains en boucs émissaires et reprendre des slogans de haine constitue une faillite politique et éthique. Lorsque des élus applaudissent au cri de « Send them back », ils n'abaissent en rien les personnes visées. Ils abaissent sûrement l'institution qu'ils représentent. Une démocratie se juge à la manière dont elle traite ses minorités, ses étrangers et les plus vulnérables. Si le Parlement européen devient une tribune où la xénophobie est applaudie, alors c'est l'idée même de l'Europe qui est en danger. Oui, renvoyez‑les donc... et regardez ensuite qui soignera vos malades, construira vos logements, récoltera vos fruits, financera vos retraites et fera vivre une économie déjà condamnée par le vieillissement à manquer de bras. Ce jour‑là, l'Europe découvrira peut‑être que ceux qu'elle qualifiait d'« indésirables » étaient, en réalité, devenus indispensables. Et il sera peut‑être trop tard pour les rappeler. Leurs pays connaîtront aussi la prospérité tôt ou tard — ainsi le rappelait Ibn Khaldoun.

Au-delà de la victoire : le Maroc a gagné bien plus qu'un match... 283

Oui, le Maroc a battu les Pays-Bas. Le résultat restera dans les statistiques, mais il serait réducteur de n'y voir qu'une simple victoire sportive. Certains matchs racontent davantage qu'un score. Ils révèlent une identité, une culture, des valeurs, une manière de penser , de se comporter face à l'adversité. Celui-ci appartient à cette catégorie. La première leçon est celle de la force de caractère conjuguée à beaucoup d'humilité. Achraf Hakimi and Co ont dominé leur adversaire, se sont procurés des occasions sans parvenir à concrétiser. Dommage. Beaucoup d'équipes auraient fini par douter, se précipiter, se désordonner, perdre leur lucidité. Eux ont continué à croire en leur football, avec patience et conviction, jusqu'au coup de sifflet final. Ce fut la rencontre de la résilience et de la confiance. Cette capacité à ne jamais renoncer constitue l'une des plus grandes forces de cette sélection. Le tirage au sort n'avait pas été clément avec les Marocains. Le fait de se trouver dans le second chapeau allait faire ses effets. Il a fallu débuter le tournoi contre un Brésil galvanisé par son histoire; ensuite croiser le fer avec une Écosse revancharde et finir avec Haïti, qui n'avait plus rien à perdre. Et vlan, voilà qu'il faut se déplacer loin. Traverser les États-Unis du nord au sud et atterrir de l'autre côté de la frontière, au Mexique, pour affronter l'une des plus grandes puissances du football. Le pays de Neeskens, Cruyff, Van Basten et tant d'autres. Le pays où un certain Ștefan Kovács, dit Pisti, avait inventé le football total, le football de la possession. Il était venu de Cluj-Napoca, en Transylvanie roumaine, coacher le Steaua Bucarest avant de remporter deux titres européens avec l'Ajax... C'est de là que tout est parti. Son empreinte est aujourd'hui présente partout dans le monde. Aurait un jour un grand stade en son nom quelque part. FIFA devrait y penser. Il a révolutionné le football et rendu plus spectaculaire et plus chatoyant. Brésil - Maroc et Hollande respectivement 5è, 6è et 7è au classement FIFA. La deuxième leçon est celle du courage managérial. D'abord, le courage d'avoir fait confiance à Mohamed Ouahbi. Un jeune coach quasiment sans palmarès. Il est venu donner au pays son premier titre mondial en U20. Excusez du peu : un titre mondial pour le Royaume du Maroc et là il est bien parti pour un second et fait tout pour y parvenir. Mohamed, biberonné à la culture marocaine, imprégné des valeurs du pays, dépositaire de l'histoire de la migration et de ses défis, est un fin technicien doté d'un flegme et d'un sang-froid à toute épreuve: Exactement ce qu'il faut pour une équipe marocaine. Et puis voilà que le jeune sélectionneur fait des merveilles en stratégie, en plan de match et en tactique. Il n'hésite pas à lancer dans le grand bain, à un moment crucial, des joueurs nés en 2005, leur confiant des responsabilités que beaucoup de techniciens auraient réservées à des éléments plus âgés, plus expérimentés. Faire confiance à la jeunesse n'est jamais un pari facile. Mais les grandes équipes, les grands pays, se construisent justement sur cette capacité à préparer l'avenir sans sacrifier le présent. En donnant leur chance à ces jeunes talents, le coach leur transmet un message puissant : le mérite compte davantage que l'âge et que toute autre considération. Quel exemple pour les managers du pays, pour les partis politiques marocains, pour l'ensemble du Maroc. La confiance dans nos jeunes pétris de talents, pleins de bonne volonté et d'amour pour le pays. Le sentiment d'appartenance, capital des nations, n'a jamais été aussi fort et aussi manifeste. C'est le message de cette jeunesse sortie, au petit matin, avec ferveur, crier sa fierté et sa joie d'être née marocaine. Cette victoire est également celle de la culture du défi. Depuis plusieurs années, le football marocain refuse de se contenter d'exister. Il veut rivaliser avec les meilleures nations. Cette ambition se retrouve dans chaque duel, chaque course, chaque ballon disputé. Les Lions de l'Atlas ne jouent plus avec le complexe des petites équipes ; ils jouent avec la certitude qu'ils peuvent battre n'importe quel adversaire. Autre enseignement majeur : la résilience. Être mené au score sans renoncer à son projet de jeu est la marque des grandes formations. Trop souvent, une équipe qui encaisse un but abandonne ses principes au profit de longs ballons ou d'un jeu désordonné. Le Maroc, lui, est resté fidèle à son identité. Les joueurs ont continué à construire, à presser, à créer, convaincus que leur football finirait par être récompensé. Cette fidélité au projet collectif est sans doute la plus belle preuve de maturité. Au cœur de cette réussite se trouve également un entraîneur inspiré. Son calme sur le banc contraste avec l'intensité du terrain. Il ne transmet ni nervosité ni panique. Au contraire, il dégage une sérénité communicative qui rassure ses joueurs dans les moments difficiles. Les grandes équipes ont souvent un grand entraîneur, non seulement pour ses compétences tactiques, mais aussi pour sa capacité à insuffler une confiance inébranlable. Enfin, cette équipe est forte parce qu'elle est profondément marocaine. Derrière les performances techniques se cache une culture : celle de la solidarité, du respect, de la famille et de l'amitié. Une culture où l'humilité accompagne toujours l'ambition, où l'humanisme demeure une valeur fondamentale, où chacun accepte de courir pour l'autre avant de penser à lui-même. Cette cohésion ne s'improvise pas ; elle se construit autour de valeurs partagées. Au coup de sifflet, les joueurs n'ont pas hésité un seul instant à aller consoler leurs adversaires. Quelle image. Au fond, cette victoire contre les Pays-Bas dépasse largement le cadre du sport. Elle démontre qu'un collectif soudé, porté par une vision claire, des valeurs solides et une confiance inébranlable, peut renverser les situations les plus difficiles. C'est une leçon qui dépasse le football. C'est une leçon de management, de leadership et de société. Mais, par-dessus tout, cette victoire est le fruit d'une vision née en 2008, quand Sa Majesté le Roi, que Dieu l'assiste, adressa la fameuse lettre aux assises du sport et le jour où il inaugura l'Académie Mohammed VI. C'était le 28 mars 2010. Depuis plusieurs années donc, le Maroc investit massivement dans son football : infrastructures modernes, académies de formation, professionnalisation des clubs et vision à long terme. Les résultats que récolte aujourd'hui la sélection nationale ne sont pas le fruit du hasard. Ils sont la conséquence logique d'un projet construit avec patience, exigence et ambition. Mais au-delà du football lui-même, le Maroc n'a pas seulement gagné un match. Il a confirmé qu'il possède désormais une identité de champion et a gagné les cœurs. Partout dans le monde, des amateurs de football ont vibré pour cette équipe, ont brandi les drapeaux marocains et ont porté des maillots aux couleurs du pays. Incommensurable.

Le retour au GMT : une décision tardive au calendrier trop parfait... 381

Le Maroc s'apprête à tourner une page ouverte il y a huit ans. À compter du 20 septembre 2026, le Royaume abandonnera définitivement — peut‑être — le régime du GMT+1 permanent pour revenir à son heure dite légale : le GMT. Pour beaucoup de Marocains, cette annonce est un soulagement. Mais derrière cette satisfaction se cache une interrogation politique qui mérite d'être posée : pourquoi avoir attendu la fin du mandat gouvernemental et, surtout, pourquoi programmer ce retour à quelques jours seulement d'un scrutin décisif ? Le GMT avait été décrété pour la première fois en 1913, avant que l’on ne passe au GMT+1 en 1918. Il y eut quelques changements périodiques, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale, mais c'est en 1967 que le choix du GMT fut définitivement acté. À l'époque de l'Empire chérifien, il n'existait pas d'heure officielle : chaque ville réglait ses horloges en fonction du soleil. Le choix du GMT fut politique, mais aussi une évidence géographique et astronomique. Les journées s'organisaient en harmonie avec le lever et le coucher du soleil, un rythme qui structurait la vie économique, sociale et religieuse. En 2008, le Maroc réintroduit l'heure d'été, déja essayée avant. L'objectif affiché était de réaliser des économies d'énergie et de rapprocher le pays des horaires européens pendant une partie de l'année. Les Marocains se sont progressivement habitués aux changements saisonniers, malgré des critiques récurrentes. La véritable rupture intervient cependant en octobre 2018. Par décret du chef du gouvernement Saadeddine El Othmani, adopté quelques jours avant le changement d'heure habituel, le gouvernement décide de maintenir définitivement le GMT+1, ne revenant au GMT que pendant le mois de Ramadan. Cette décision, prise sans véritable débat public ni consultation approfondie, bouleverse durablement le quotidien des citoyens. Les justifications avancées étaient connues : améliorer la compétitivité économique, faciliter les échanges avec les partenaires européens et optimiser l'organisation administrative. Mais très rapidement, les effets négatifs se font sentir. Le gouvernement avait oublié, tout bonnement, de réadapter les horaires de l'administration et ceux de l'enseignement notamment. Il ne s’est pas donné la peine de mesurer les conséquences sociales de la décision, ni d’ajuster certains rythmes. Des millions d'élèves quittent désormais leur domicile avant le lever du soleil pendant plusieurs mois de l'année. Les rythmes biologiques sont perturbés. Les familles dénoncent une fatigue chronique, particulièrement chez les enfants de bas âge. Enseignants, salariés et de nombreux professionnels évoquent des difficultés d'adaptation devenues permanentes. Peu à peu, le maintien du GMT+1 a cessé d'être un simple sujet technique pour devenir le symbole d'une décision imposée sans adhésion populaire. Cette contestation n'a jamais disparu. Chaque année, à l'approche du Ramadan et des ajustements d'heure qui s'ensuivaient, les réseaux sociaux relançaient le débat. Des pétitions circulaient, des associations interpellaient les pouvoirs publics. Les experts eux-mêmes étaient loin d'être unanimes sur les bénéfices économiques réels de cette mesure. Autrement dit, le gouvernement ne peut raisonnablement prétendre découvrir aujourd'hui l'ampleur du rejet. C'est précisément ce qui rend la décision actuelle politiquement intéressante. Le retour au GMT n'est pas le fruit d'une révélation soudaine. Il constitue l'aboutissement d'une revendication ancienne que les autorités avaient jusque‑là choisi d'ignorer. Dès lors, la véritable interrogation n'est plus de savoir si le retour au GMT est une bonne décision — beaucoup répondront par l'affirmative — mais plutôt celle du moment choisi et de l'absence d'un bilan objectif des gains ou pertes, économiques et sociaux, depuis 2018. Sur le plan juridique, rien n'est contestable. Le gouvernement dispose pleinement du pouvoir de fixer l'heure légale du pays. Le décret adopté en Conseil de gouvernement est conforme aux compétences de l'exécutif. Mais la politique ne se réduit jamais au droit. Lorsqu'une mesure touche directement la vie quotidienne de près de quarante millions de citoyens, son calendrier devient lui aussi un acte politique. Elle touche par ailleurs de nombreux secteurs économiques liés à l'Europe. Le 20 septembre 2026 intervient en pleine séquence électorale, à quelques jours seulement d'un scrutin législatif particulièrement attendu. Peut‑on sérieusement croire qu'un tel calendrier soit purement fortuit ? Il est difficile d'ignorer la portée symbolique d'une décision qui efface précisément l'une des réformes dont l'impopularité était ravivée chaque Ramadan, au moment où les électeurs se rendront aux urnes. Le soupçon devient inévitable. Trois explications peuvent être avancées. - La première est celle d'une correction tardive. Le gouvernement aurait finalement reconnu que le maintien permanent du GMT+1 constituait une erreur politique et sociale qu'il convenait de réparer avant de quitter ses fonctions. - La deuxième relève du calcul électoral. En supprimant une source quotidienne d'irritation, l'exécutif chercherait à restaurer une partie de son capital de sympathie au moment où chaque voix compte. - La troisième tient de la communication politique. Tout gouvernement préfère achever son mandat sur une décision populaire plutôt que sur le souvenir d'une réforme largement contestée. Ces hypothèses ne s'excluent pas mutuellement. Il est parfaitement possible qu'un gouvernement corrige une erreur sincèrement reconnue tout en choisissant le moment où cette correction produira l'effet politique maximal. C'est précisément cette ambiguïté qui nourrit le débat. Au fond, l'affaire dépasse largement la seule question des aiguilles d'une montre : elle interroge la manière dont les gouvernements prennent leurs décisions et, surtout, la façon dont il accepte, ou refuse, de reconnaître leurs erreurs. Pourquoi avoir laissé s'installer pendant huit ans un mécontentement aussi largement partagé avant d'y répondre ? Pourquoi avoir attendu les derniers jours d'un mandat pour revenir à une solution que la géographie, l'histoire et une large part de l'opinion publique considéraient comme la plus naturelle ? En politique, les décisions comptent, mais leur calendrier parle souvent autant que leur contenu. Le retour au GMT apaise sans doute le quotidien de millions de Marocains. C'est probablement une décision de bon sens. Pour autant, le choix du moment laisse une impression persistante : celle d'un gouvernement qui attend que les urnes approchent pour écouter ce que les citoyens répétaient, à tort ou à raison, depuis huit ans. Le temps officiel revient peut‑être enfin à l'heure du Maroc. Reste à savoir si le temps politique, lui, n'est pas arrivé un peu trop tard. En tout cas voilà que nous allons changer d'heure sans un bilan scientifique véritable et commensurable des effets profitables ou non, du changement de 2018.

Le Comité International Olympique face à ses contradictions... 399

Le Comité International Olympique (CIO) aime se présenter comme le gardien des valeurs universelles du sport, de l’excellence et du dépassement de soi. Pourtant, derrière cette image soigneusement entretenue se cache une réalité de plus en plus difficile à justifier : celle d’une organisation pour laquelle personne n'a voté, qui génère des milliards de dollars grâce aux Jeux olympiques tout en refusant obstinément de redistribuer équitablement cette richesse à ceux qui la produisent réellement, les athlètes. Depuis plusieurs années, la question de la rémunération des sportifs olympiques revient avec insistance. Elle n’est ni nouvelle ni révolutionnaire. Elle relève simplement d’un principe élémentaire de justice économique. Sans athlètes, il n’y aurait ni Jeux olympiques, ni audiences télévisées, ni sponsors, ni droits marketing, ni recettes commerciales. Le sport est un ensemble de disciplines qui ne sont rien d'autres que des expressions corporelles qui exigent de la part des acteurs: sacrifice, effort physique, effort financier et persévérance. Les sportifs constituent donc la matière première du spectacle olympique. Pourtant, ils demeurent les seuls acteurs de cette gigantesque industrie à ne pas bénéficier directement des revenus qu’ils génèrent. À cette injustice s’ajoute le rôle fondamental des États et des villes hôtes qui mobilisent des ressources considérables, fruits de taxes et d'impôts donc de labeur des citoyens, pour accueillir les Jeux. Infrastructures, sécurité, transports, hébergement, organisation : les coûts sont largement supportés par les contribuables alors que les revenus les plus importants remontent vers le CIO. Le modèle économique olympique repose donc sur une contribution massive des sportifs, leurs clubs, leurs fédérations et leurs états et bien sûr des pays organisateurs, tandis que les bénéfices demeurent largement concentrés au sommet de la pyramide. Face à une pression croissante des commissions d’athlètes, des fédérations et de l’opinion publique, le CIO vient d’annoncer la création d’une nouvelle aide baptisée « Fit for the Future Olympian Grant ». Pour la première fois dans l’histoire, les participants aux Jeux olympiques pourront prétendre à une bourse de 10 000 dollars destinée à soutenir leur carrière sportive ou leur reconversion professionnelle. Une enveloppe globale de 140 millions de dollars par olympiade a été annoncée par Pau Gasol, président de la Commission des athlètes du CIO, lors de la 146e Session du CIO récemment tenue à Lausanne. Présentée comme une avancée historique, cette initiative ressemble pourtant davantage à une réponse politique qu’à une véritable réforme structurelle. D’abord parce que les montants annoncés restent modestes au regard des revenus olympiques. Les recettes générées par les droits télévisés, les partenariats mondiaux et les programmes de marketing se chiffrent en milliards de dollars à chaque cycle olympique. Comparée à cette manne financière, l’enveloppe de 140 millions apparaît davantage comme un geste symbolique que comme une réelle redistribution de richesse. Ensuite parce que cette aide ne répond pas à la revendication centrale des athlètes : être reconnus comme des acteurs économiques à part entière du mouvement olympique. Le CIO continue de considérer les sportifs comme des bénéficiaires d’aides plutôt que comme les producteurs de valeur. La nuance est fondamentale. Une bourse reste une forme d’assistance. Un partage des revenus constitue, lui, la reconnaissance d’un droit en compensation à l'effort consenti. Cette distinction explique pourquoi l’annonce du CIO ne trompe guère les observateurs avertis. L’organisation cherche manifestement à désamorcer les critiques sans remettre en cause son modèle économique. Elle franchit un petit pas pour éviter d’avoir à en franchir un beaucoup plus important : celui de l’instauration d’un mécanisme transparent de redistribution des revenus olympiques. C'est ce qui s'est passé en athlétisme à partir des années 80, quand sous la pression des athlètes l'IAAF avait consenti d'accorder des primes aux athlètes et des compensations pour la préparation aux fédérations, lors des championnats du monde. L’argument traditionnel du CIO consiste à rappeler qu’il redistribue déjà une partie de ses ressources à travers les fédérations internationales, les comités nationaux olympiques et le programme de Solidarité olympique. Mais cette défense montre aujourd’hui ses limites. La Solidarité olympique, en particulier, est devenue un instrument dont l’efficacité mérite d’être sérieusement questionnée. Son fonctionnement administratif est coûteux, complexe et fortement bureaucratisé. Malgré des décennies d’existence, ses résultats restent difficiles à mesurer dans de nombreux pays. Les performances sportives des nations les moins développées n’ont pas connu l’essor spectaculaire qui aurait pu justifier les investissements consentis. Une partie importante des ressources semble absorbée par les mécanismes de gestion eux-mêmes plutôt que par le développement direct des athlètes. Le paradoxe est frappant : alors que le CIO dispose des moyens financiers nécessaires pour transformer durablement les conditions de préparation et de reconversion de milliers de sportifs, il continue de privilégier des dispositifs indirects dont l’impact demeure limité. On peut même aller jusqu'à penser que les aides et grant accordés à travers la solidarité olympique n'atteignent jamais les sportifs. Le débat qui s’ouvre aujourd’hui dépasse largement la question des 10 000 dollars annoncés. Il concerne la gouvernance même du mouvement olympique. Peut-on encore justifier qu’une organisation accumule des réserves financières considérables tout en refusant un partage plus équitable des revenus avec les principaux acteurs de son succès ? Peut-on continuer à invoquer l’amateurisme olympique alors que les Jeux sont devenus l’un des événements commerciaux les plus rentables de la planète ? Tôt ou tard, le CIO devra répondre à ces interrogations. La création de la bourse « Fit for the Future Olympian Grant » constitue un aveu implicite : la pression des athlètes produit désormais des effets. Mais elle révèle également la volonté persistante de l’institution de conserver le contrôle absolu sur la redistribution des richesses olympiques. L’histoire montre pourtant qu’aucun système économique ne peut durablement ignorer ceux qui créent sa valeur. Les athlètes olympiques ne demandent pas la charité. Ils réclament simplement leur juste part. Et sur ce terrain, le CIO reste encore très loin du compte.

Crise du leadership : La nation n'aura que les dirigeants qu’elle mérite... 450

L’homme naît d’abord avec un réflexe primaire : se défendre. Défendre son corps, son territoire immédiat, sa survie. Cet instinct est ancien, presque animal. Avec l’évolution sociale et intellectuelle, cet horizon s’élargit. L’homme devient capable de défendre sa famille, son clan, puis parfois une communauté. Mais rares sont ceux capables de penser et de défendre durablement l’intérêt d’une nation entière. C’est pourtant cette capacité qui distingue le véritable homme d’État du simple acteur politique et du citoyen suiveur. Cette réalité éclaire une grande difficulté des systèmes modernes à produire de véritables leaders et davantage dans les contrées en plein développement où le niveau de vie se conjugue majoritairement avec celui de conscience et de la clarté de la vision. La plupart des individus raisonnent naturellement à partir de leurs intérêts immédiats. Même dans les démocraties les plus avancées, beaucoup de responsables politiques défendent d’abord leur carrière, leur clientèle électorale, leur groupe régional, ethnique, économique ou idéologique. Peu parviennent à s’extraire de cette logique pour adopter une vision nationale de long terme. L’histoire politique mondiale regorge d’exemples illustrant cette différence fondamentale entre le gestionnaire et le leader. Un gestionnaire administre l’existant. Un leader transforme une société en portant une vision qui dépasse son propre intérêt. Lorsque le général Charles de Gaulle revient au pouvoir en 1958, la France est profondément divisée par la guerre d’Algérie. Il aurait pu choisir la facilité politique en s’alignant sur les groupes les plus puissants du moment. Il choisit au contraire une voie douloureuse mais qu’il considérait conforme à l’intérêt stratégique de la France. Cette capacité à penser la nation avant les passions immédiates définit précisément le leadership historique. De la même manière, Nelson Mandela aurait pu gouverner l’Afrique du Sud dans un esprit de revanche après vingt-sept années de prison. Il choisit la réconciliation nationale. Là encore, il ne défendait plus un groupe, mais une idée supérieure de la nation. Ses successeurs vont dilapider le capital cumulé. Nombre de pays souffrent aujourd’hui d’une fragmentation politique permanente. Les partis deviennent des machines électorales centrées sur les équilibres internes, les ambitions personnelles ou les calculs de court terme. Le débat politique se réduit alors à une compétition quantitative : combien de sièges, combien de voix, quelles coalitions. C’est précisément ici qu’intervient le rôle théorique des partis politiques. Dans les démocraties modernes, les partis ne devraient pas être de simples instruments de conquête électorale. Leur mission fondamentale est beaucoup plus noble et plus difficile : détecter, former et promouvoir des personnalités capables de dépasser les intérêts particuliers pour incarner l’intérêt général. Or cette mission est devenue extrêmement complexe. La massification médiatique, la domination des réseaux sociaux et la politique du buzz favorisent souvent les profils les plus visibles plutôt que les plus visionnaires. On récompense davantage la capacité à produire une phrase virale que l’aptitude à construire une stratégie nationale sur vingt ans. Le temps médiatique est devenu plus rapide que le temps politique. Cette dérive explique pourquoi tant de sociétés connaissent aujourd’hui une crise du leadership. Les dirigeants sont parfois élus par mécanisme statistique plus que par véritable adhésion à une vision. Le suffrage universel demeure indispensable, mais il ne garantit pas automatiquement l’émergence des meilleurs. Il permet surtout de désigner les plus capables de gagner une majorité. Entre être élu et être un leader historique, il existe pourtant une immense différence. Un leader véritable possède plusieurs caractéristiques rares : la capacité de sacrifice personnel, la vision à long terme, le courage de l’impopularité temporaire et surtout l’aptitude à faire converger des intérêts contradictoires autour d’un projet national. C’est pourquoi les grandes nations investissent énormément dans la formation de leurs élites politiques, administratives et intellectuelles. Les universités, les grandes écoles, les institutions militaires ou diplomatiques jouent souvent un rôle majeur dans la fabrication des dirigeants. Les États-Unis ont Harvard University, Yale University ou Stanford ; la France possède Sciences Po ou l’ancienne ENA ; le Royaume-Uni s’appuie depuis des siècles sur University of Oxford et University of Cambridge. Ces institutions ne produisent pas automatiquement des génies politiques. Mais elles créent des espaces où se construit une culture de l’État et de la nation. Dans les pays en développement, la difficulté est encore plus grande. Le poids des appartenances locales, tribales, économiques ou clientélistes peut parfois empêcher l’émergence d’une véritable conscience nationale. Le responsable politique devient alors le défenseur d’un segment de société ou de groupe d'intérêts plutôt que le serviteur de l’ensemble national. Or aucune nation ne peut durablement progresser sans dirigeants capables d’élever le débat collectif au-dessus des intérêts immédiats. Le grand défi politique du XXIe siècle n’est donc pas uniquement économique ou technologique. Il est humain. Comment former des femmes et des hommes capables de penser plus loin qu’eux-mêmes ? Comment produire des dirigeants qui acceptent parfois de perdre politiquement pour faire gagner leur pays historiquement ? À cet égard, la situation qui se dessine au Maroc illustre crûment cette crise de leadership, avec des partis essoufflés, incapables de renouveler leurs élites et leurs discours, tandis que le champ politique oscille entre le populisme tapageur des uns, le silence ou l’incompétence assumée des autres, et la prolifération de spécialistes du mensonge et de la promesse creuse, à moins de trois mois d’élections législatives cruciales pour l’avenir du pays. Ou en sommes-nous des personnalités telles que Allal El Fassi, Abderrahim Bouabid, Abdelkhalek Torres, Mohamed Hassan El Ouazani et d'autres encore. Elles sont toutes le produit d'une conscience et d'un contexte historique. Ou en est on justement des véritables défis, de la conscience et de la responsabilité. Quid du contexte qui ne nous laisse plus aucun choix. Où aller de l'avant et consolider la trajectoire ascendante du pays ou au contraire rater le tournant technologique comme nous avions raté celui de la mécanisation. Les conséquences chacun le sait: L'Empire Chérifien avait fini par être mis sous protectorat et disloqué. Bon nombre de citoyens sont aujourd'hui convaincu que la réponse ne peut venir uniquement des urnes. Elle dépend aussi de l’éducation, de la culture politique, de la qualité des institutions, de l'honnêteté des citoyens et de la maturité de la société. Car au fond, une nation obtient souvent les leaders qu’elle prépare, qu’elle valorise… et qu’elle mérite.

Le paradoxe marocain : une puissance émergente confrontée au défi du récit international!!! 478

À l'heure où les rapports de force internationaux se jouent autant dans l'espace informationnel que sur les terrains diplomatique, économique ou militaire, l'image d'un pays est devenue un actif stratégique. Une récente étude menée par le cabinet Affinytix, domicilié à Casablanca, ayant analysé 4 158 articles publiés par 363 médias dans 53 pays entre septembre 2025 et mars 2026, a révélé un décalage marqué entre les relations diplomatiques du Maroc et sa couverture médiatique internationale. Affinytix a mis en lumière un paradoxe révélateur : le Royaume accumule les succès et renforce sa position sur la scène internationale, mais peine encore laborieusement à imposer un récit cohérent et influent à la mesure de ses ambitions. **Une visibilité croissante qui attire l'attention** Depuis deux décennies, le Maroc s'est imposé comme l'un des acteurs les plus dynamiques du continent africain. Son positionnement géographique, sa stabilité institutionnelle, sa stratégie africaine win win, ses investissements dans les infrastructures, les énergies renouvelables et la logistique ont contribué à renforcer son statut régional. Les avancées diplomatiques considérables enregistrées sur la question du Sahara marocain, le développement du complexe portuaire Tanger Med et de ceux à venir à Nador et Dakhla, le gazoduc Nigéria-Maroc, les projets liés à l'économie verte ou encore l'Initiative Atlantique destinée aux États du Sahel, témoignent d'une volonté affirmée de projection internationale. Cette montée en puissance s'accompagne d'une exposition médiatique croissante. Or, dans le système international contemporain, plus un pays gagne en influence, plus il devient l'objet d'analyses critiques, de rivalités narratives et parfois de campagnes de déstabilisation informationnelle. Le quotidien du pays avec son voisin de l'est et ce qui s'est passé pendant et après la CAN 2025 en sont le révélateur parfait. **Le décalage entre les réalisations et leur perception** L'une des principales conclusions de l'étude d'Affinytix réside dans l'existence d'un écart significatif entre les réalisations du Maroc et la manière dont elles sont perçues à l'étranger. Alors que les décideurs marocains mettent en avant les performances économiques, les réformes institutionnelles et les succès diplomatiques, une partie de la presse internationale continue de privilégier les sujets liés aux tensions régionales, aux questions migratoires ou aux problématiques sociales réelles ou imaginées. Ce phénomène révèle une faiblesse structurelle : le Maroc communique souvent sur ses actions mais peine encore à transformer celles-ci en récit stratégique capable de s'imposer durablement dans les grands espaces médiatiques internationaux. Autrement dit, le Royaume produit des résultats mais ne contrôle pas toujours la narration qui les accompagne. Là aussi la CAN 2025 en a donné un signal éloquent. **La bataille des récits : un enjeu du XXIe siècle** La compétition internationale ne se limite plus aux indicateurs économiques ou aux équilibres militaires. Elle se déroule également dans le domaine de l'influence, où les perceptions façonnent les décisions politiques, les investissements et les alliances. Les grandes puissances ont compris depuis longtemps que le « soft power » constitue un levier essentiel de leur rayonnement. Universités, centres de réflexion, médias internationaux, diplomatie culturelle, musique, cinéma, séries télévisées et plateformes numériques contribuent à construire une image favorable et à diffuser une vision du pays et du monde avec le prisme du pays qui en est l'auteur. Dans ce domaine, le Maroc dispose d'atouts considérables mais insuffisamment mobilisés, rarement ou maladroitement exploités. Son héritage historique, sa stabilité, sa diversité et richesse culturelle, son modèle religieux modéré, son ouverture sur l'Afrique et sa position de carrefour entre plusieurs espaces géopolitiques constituent autant d'éléments susceptibles de nourrir un récit attractif, puissant et crédible. **Les défis internes de la crédibilité** Toute stratégie d'influence repose toutefois sur une condition essentielle : la cohérence entre le discours et la réalité. Les difficultés liées aux inégalités sociales, à l'emploi des jeunes, à la qualité de certains services publics ou aux disparités territoriales, continuent d'alimenter des critiques acerbes à l'intérieur et alimente copieusement l'extérieur. C'est qu'au Maroc, il y a une véritable liberté d'expression dont certains médias étrangers ne veulent pas entendre. Il y a par ailleurs une vie politique très dynamique sans égal dans la zone Mena. Les réseaux sociaux ont permis à certains, avide de points Adsense, de s'exprimer et dans beaucoup de cas diffuser impunément des propos calomnieux. Ces défis ne remettent pas en cause les progrès réalisés, mais ils montrent que l'influence internationale se construit d'abord sur la solidité des performances internes. L'image d'un pays ne peut durablement prospérer si elle n'est pas soutenue par des résultats tangibles, perceptibles, reconnus et révélés par sa propre population. **Vers une diplomatie du récit** Face à ce constat, le Maroc gagnerait à franchir une nouvelle étape dans sa stratégie internationale. La première consiste à passer d'une logique de communication à une logique d'influence. Il ne s'agit plus seulement d'informer mais de convaincre, d'inspirer et de façonner les perceptions. La deuxième implique la mobilisation coordonnée des universités, des centres de recherche, des médias, de la diaspora, des entrepreneurs et des intellectuels marocains afin de porter un discours cohérent sur les transformations du pays. La troisième suppose le développement de capacités d'anticipation permettant de détecter rapidement les campagnes informationnelles hostiles et d'y répondre avec efficacité. Enfin, la consolidation des réformes économiques et sociales demeure la meilleure garantie de crédibilité internationale. L'analyse d'Affinytix met en évidence une réalité fondamentale : le Maroc souffre moins d'un déficit de réalisations que d'un déficit de narration stratégique. Le Royaume avance certainement beaucoup plus vite que l'image qui en est projetée à l'international et à laquelle sont sensibles également les citoyens marocains et qui est largement exploitée également par les sceptiques et ceux imprégnés de certaines idéologies ou croyances. Dans un monde où l'influence est devenue une dimension essentielle de la puissance, l'enjeu n'est plus uniquement de construire des infrastructures, de signer des accords ou de remporter des succès diplomatiques. Il consiste désormais à inscrire ces réalisations dans un récit global capable d'expliquer au monde ce que représente aujourd'hui le Maroc et ce qu'il aspire à devenir demain. La prochaine étape du développement marocain pourrait ainsi être moins matérielle que narrative : transformer la réussite en influence et l'influence en puissance crédible et durable.

Quand les plateaux de football deviennent des tribunes de géopolitique mal inspirée... 482

La Coupe du monde est d’abord une fête du sport, un moment où tactique, technique, pronostics et récit collectif tiennent l’affiche. Pourtant, à chaque grande compétition, depuis quelques temps, certains plateaux médiatiques se transforment en arènes politiques improvisées. Les débats consacrés au jeu basculent trop souvent vers des joutes géopolitiques mal maîtrisées, au détriment de l’analyse sportive et du respect entre peuples. La télévision offre une visibilité précieuse. Pour un consultant, un chroniqueur ou un animateur, être invité sur un plateau signifie la possibilité d’éclairer, d’informer et de partager un savoir-faire. Mais la notoriété ne confère pas la compétence. Or, nous assistons ces derniers jours à une tendance préoccupante : des intervenants dont la légitimité porte sur le football se muent en politologues d’occasion lorsqu’il s’agit des sélections maghrébines. Plutôt que d’expliquer un choix tactique, une prestation technique ou d’analyser une préparation physique, certains profitent du micro pour dénoncer ou instrumentaliser des tensions historiques et diplomatiques. Le ton devient agressif et les propos se font ridicules, oscillant entre antisémitisme, invectives de caniveau et dénigrements maladifs. Cette dérive n’est pas anodine. Elle repose sur une confusion des registres : parler de football suppose une expertise sportive ; parler de relations internationales exige la maîtrise des faits, du recul historique et de la prudence rhétorique. Les deux domaines reposent sur des méthodologies différentes. Les réduire l’un à l’autre, c’est mettre en danger la qualité du débat public. L’effet loupe médiatique implique que la visibilité devrait se conjuguer avec responsabilité. Le deuxième problème tient à l’impact. Un plateau télé est regardé par des milliers, voire des millions de personnes. Les phrases prononcées en direct sont reprises et amplifiées sur les réseaux sociaux, parfois sorties de leur contexte. Quand un chroniqueur émet une opinion tranchée sur l’histoire ou la diplomatie, le public peut la percevoir comme un verdict autorisé. Ce phénomène est d’autant plus dangereux qu’il peut faire passer une vision partisane, volontairement orientée pour une « vérité » médiatique, alimentant ressentiments et stéréotypes entre peuples frères. Il faut rappeler une évidence : aucun intervenant ne parle au nom d’un peuple. La délégation de parole, dans une démocratie médiatique, n’est pas synonyme de mandat. Confondre la voix d’un consultant et celle d’une nation est une erreur aussi fréquente que dommageable. Les passions sportives ne doivent pas ainsi piétiner des liens séculaires. Si les envolées verbales font les choux gras des talk-shows, elles ne sauraient occulter une réalité plus solide : les liens entre les peuples du Maghreb reposent sur des siècles d’histoire partagée, des échanges économiques et culturels et des solidarités familiales. Ces liens résistent, la plupart du temps, aux excès des plateaux et aux errements de certains "politiques". Les rivalités sportives s’inscrivent souvent dans un cadre de compétitivité saine ; elles ne doivent pas être transformées en conflit politique dont le simple objectif de masquer telle ou telle faiblesse. Distinguer la règle de l’exception est donc essentiel. Les dérapages existent, mais ils ne rendent pas compte de l’ensemble des relations humaines et culturelles dans la région ou encore de la situation véritable de tel ou tel pays. Par contraste, la majorité des supporters, journalistes sportifs et analystes travaillent à faire du sport un vecteur d’échanges, pas un prétexte pour polariser les sociétés. Les plateaux qui ont permis ces dérives feraient bien de revenir aux bonnes pratiques pour reconquérir le débat. Il est possible de restaurer la qualité des émissions ; les responsables des médias concernés et les gouvernants ont le devoir de veiller à cela, à moins que cela ne les arrange. A moins qu'ils ne soient complices, quelques recommandations pratiques s’imposent à eux : - Clarifier les cadres : distinguer nettement les séquences sportives des débats sociopolitiques, avec des animateurs qui recentrent le propos lorsqu’il dégénère. - Encourager la nuance : promouvoir des interventions documentées, sourcées et nuancées plutôt que l’emphase et la provocation gratuites. - Responsabiliser les médias : établir des chartes éditoriales qui précisent le périmètre d’intervention des consultants et sanctionnent les dérives factuelles. - Former les intervenants : proposer aux consultants sportifs des sessions de sensibilisation aux enjeux historiques et diplomatiques, et inversement. - Respecter les compétences : inviter sur les sujets géopolitiques des spécialistes qualifiés (universitaires, historiens, diplomates) et les distinguer des débats sportifs. Ces mesures ne visent pas à museler la parole, mais à la rendre plus légitime et utile. Elles sont ici avancées en sachant que cela ne fera pas forcément reculer les fauteurs de troubles. Mais au-delà du confort déontologique, l’enjeu est concret : la crédibilité du débat public. Lorsque l’ignorance se fait passer pour expertise, c’est l’ensemble de l’audience qui perd. Le spectateur vient chercher une explication sur la performance d’une équipe, pas une leçon d’histoire tronquée au service de la haine et de la discrimination. Le risque est de banaliser l’approximation intellectuelle et d’instrumentaliser la télévision comme caisse de résonance de rancœurs mal informées et sans doute entachées de propagande bas de gamme. Le football mérite mieux que d’être détourné au profit de polémiques prématurées et mal fondées. Les plateaux sportifs doivent rester des espaces d’analyse du jeu, de célébration des performances et d’échanges respectueux. Lorsque la politique doit être discutée, appelons des voix qualifiées et donnons-leur le temps de l’analyse. Cesser d’inviter la géopolitique improvisée, c’est rendre au sport sa fonction première : rapprocher les peuples, non les éloigner. La polémique et l'insultes n'enlèvent rien au mérite d'un pays et de ses réussites, pas plus qu'elles n'anoblissent ceux et celles qui les colportent.

Démographie : le défi existentiel du Maroc du XXIe siècle... 498

Traiter de démographie est souvent perçu comme un exercice statistique réservé aux démographes, aux économistes ou aux institutions spécialisées. L’histoire montre pourtant qu’aucun facteur n’influence davantage le destin d’une nation que l’évolution de sa population. La puissance économique, la cohésion sociale, les capacités militaires, l’innovation, les retraites, la santé publique ou encore les équilibres territoriaux dépendent tous de la dynamique démographique. Les publications du Haut-Commissariat au Plan et les rapports du Conseil économique, social et environnemental décrivent régulièrement les transformations en cours. Mais la portée stratégique de ces évolutions est rarement abordée, comme si le vieillissement de la population n’était qu’un phénomène naturel parmi d’autres plutôt que l’un des principaux défis du Maroc pour les prochaines décennies. Le pays compte près de 37 millions d’habitants. Ce chiffre est important à l’échelle régionale, mais bien modeste comparé à de nombreuses puissances émergentes. Le Maroc est engagé dans une transition démographique accélérée. La fécondité, qui était de 5,78 enfants par femme dans les années 1980, a chuté à des niveaux menaçant le seuil de renouvellement des générations. Cette évolution reflète la progression de l’éducation, l’amélioration de la condition féminine, l’urbanisation croissante et l’accès aux soins de santé. Elle porte en elle ses propres défis. Lorsque les générations deviennent moins nombreuses, la pyramide des âges se modifie progressivement : la base se rétrécit, le sommet s’élargit, la société vieillit. Le Maroc risque donc de vieillir avant d’être devenu pleinement riche. Contrairement aux pays européens, qui ont bénéficié d’un siècle de prospérité avant d’affronter le vieillissement, le Royaume devra gérer simultanément les exigences du développement et celles d’une population de plus en plus âgée. Un véritable piège. Le Japon, souvent cité comme référence mondiale du vieillissement, est devenu une puissance économique avant de vieillir. Le Maroc, lui, pourrait connaître une transition démographique rapide sans disposer d’un niveau de richesse suffisant pour en absorber les conséquences : les dépenses sociales, celles de santé et la prise en charge des personnes âgées exploseront. Le nombre de cotisants soutenant les systèmes de retraite diminuera, avec moins d’actifs pour davantage d’inactifs. Aucun système de retraite ne peut durablement résister à cette réalité mathématique. La question devient plus stratégique au regard des ambitions économiques du Royaume. Sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le pays s’est engagé dans une transformation profonde de son modèle économique. Les infrastructures modernes, les énergies renouvelables, l’automobile, l’aéronautique, les industries de défense émergentes, les technologies numériques, les grands projets logistiques et la Coupe du Monde de football, constituent les piliers de cette nouvelle économie. Mais derrière les investissements et les infrastructures se trouve toujours le même facteur déterminant : le capital humain. Qui travaillera dans les usines de demain et construira les infrastructures futures ? Qui assurera la production agricole alors que les campagnes se vident ? Qui financera les mécanismes de solidarité nationale ? Le paradoxe marocain est déjà clair. Le pays connaît simultanément un chômage élevé et des pénuries de main-d’œuvre dans de nombreux secteurs. Le bâtiment, l’agriculture, l’artisanat, certaines industries manufacturières et plusieurs métiers techniques peinent à recruter. Cette contradiction traduit une inadéquation croissante entre les besoins de l’économie et les aspirations d’une partie de la jeunesse, qui recherche légitimement ou pas, des conditions particulières et des emplois plus rémunérateurs. Parallèlement, le désintérêt croît pour certains métiers pourtant essentiels à l’économie. Le phénomène n’est pas exclusivement marocain : il touche aussi l’Europe et l’Amérique du Nord. Ici, il est aggravé par d’autres facteurs dont la faible valorisation sociale de certains métiers, l’importance du secteur informel et les insuffisances de la formation professionnelle après l’abandon du compagnonnage, stigmatisé à tort comme travail des enfants. Le travail manuel et technique est insuffisamment valorisé alors même qu’il constitue l’épine dorsale de nombreuses économies performantes. Une autre question commence à émerger discrètement : et si le Maroc devenait un pays d’immigration structurelle ? Cette hypothèse peut surprendre dans un pays historiquement marqué par l’émigration. Le Maroc accueille déjà des milliers de travailleurs et d’étudiants venus principalement d’Afrique subsaharienne. Demain, ces flux pourraient devenir indispensables à certains secteurs économiques. La véritable question n’est donc pas de savoir si l’immigration existera, mais quelle immigration le Maroc souhaite organiser. Une immigration qualifiée ou de travail temporaire ? Une immigration régionale africaine intégrée à la stratégie continentale du Royaume ? Cette réflexion doit être anticipée dès aujourd’hui afin d’éviter des improvisations futures. La démographie est aussi une question de souveraineté. Les grandes puissances du XXIe siècle disposent d’un équilibre entre territoire, population, économie et innovation. La Chine, l’Inde, les États-Unis et d’autres puissances régionales fondent leur influence sur cette combinaison. Pour le Maroc, la démographie revêt une dimension particulière. Le Royaume nourrit des ambitions économiques continentales, joue un rôle diplomatique croissant, développe ses façades maritimes et renforce sa présence dans les chaînes de valeur mondiales. Toutes ces ambitions exigent une population engagée, motivée, active, dynamique, qualifiée et suffisamment nombreuse. L’enjeu est stratégique : le Maroc a besoin d’un pacte démographique face à ces défis. Un débat national s’impose. La réflexion devrait dépasser la seule question de la natalité. Elle doit englober les politiques familiales, le logement, l’emploi des jeunes, l’éducation, la formation professionnelle, les retraites, l’immigration, la santé et l’aménagement du territoire et l'investissement. Autrement dit, une politique transversale engageant l’ensemble des acteurs publics. Le Maroc a toujours démontré sa capacité à anticiper les grands défis stratégiques : la politique énergétique, les infrastructures portuaires ou la gestion des ressources hydriques en sont des exemples. La démographie mérite aujourd’hui le même niveau d’attention. Un pays ne se résume ni à ses routes, ni à ses usines, ni à ses indicateurs macroéconomiques ; il repose d’abord sur des femmes et des hommes capables de produire, d’innover, de transmettre, de défendre et de construire l’avenir. Le véritable défi n’est donc pas seulement économique ou social : il est démographique. Et c’est précisément parce qu’il est silencieux qu’il est peut‑être le plus important de tous.

Coupe du monde : quand les États rappellent à la FIFA qui commande réellement... 754

Depuis quelques jours, avec l’arrivée progressive des délégations aux États‑Unis, au Mexique et au Canada pour la Coupe du monde 2026, une partie de l’opinion internationale semble découvrir une réalité pourtant ancienne : la primauté des lois nationales sur les règlements des instances sportives internationales. Le traitement réservé récemment à certaines délégations africaines, moyen‑orientales et autres suscite indignation, débats et parfois accusations de discrimination. Pourtant, rien de tout cela n’est véritablement nouveau. Ceux qui connaissent l’histoire du sport international savent que les grandes puissances occidentales n’ont jamais abandonné leur souveraineté en matière de sécurité au profit des fédérations et instances sportives internationales. L’histoire du sport marocain regorge d’exemples révélateurs. Dès 1984, la délégation marocaine aux Jeux olympiques de Los Angeles avait passé des heures bloquée l'aéroport américain en raison des procédures sécuritaires. Aux Jeux de Sydney, des sportifs, dirigeants et accompagnateurs marocains avaient subi des contrôles particulièrement rigoureux après plus de vingt‑quatre heures de voyage : fouilles interminables, interrogatoires, bagages inspectés dans les moindres détails. Les grandes puissances appliquent leurs lois avec froideur, sans se soucier du prestige supposé des compétitions. Les corridors prétendument mis en place pour accélérer les procédures sont en réalité de véritables sas de sécurité, poussée à l'extrême. Les passagers arrivés sur les mêmes vols que les sportifs franchissent la frontière bien plus rapidement. Être sportif qualifié pour une compétition internationale ne donne pas droit à un traitement de faveur. Djokovic s'est vu refuser l'accès au territoire australien parce qu'il n'était pas vacciné. Il était bien le numéro un mondial de l'ATP et les tournoi australien en avait bien besoin pour plus d'une raison. La réalité est simple : aucun État sérieux n’abandonne sa sécurité nationale à la FIFA, au CIO ou à une quelconque organisation sportive. Il est légitime qu’un pays hôte applique ses propres lois avec une vigilance accrue lorsqu’il reçoit des centaines de milliers de personnes venues du monde entier. Le risque zéro n’existe pas. Les grands rassemblements sportifs constituent des cibles potentielles pour toutes sortes de menaces. Dans ce contexte, les réactions outrées paraissent souvent déconnectées des réalités géopolitiques. L’arbitre somalien refoulé de l'aéroport de Miami malgré son visa, demeure avant tout ressortissant d’un pays soumis à des restrictions particulières d’entrée sur le territoire américain. Les joueurs iraniens représentent un État en confrontation ouverte avec Washington, et l’on sait que les délégations sportives de certains régimes sont souvent étroitement encadrées par leurs appareils sécuritaires ou diplomatiques. En 2022, les États‑Unis avaient organisé les championnats du monde d’athlétisme à Eugene, temple de cette discipline en Amérique du Nord. Des athlètes de plus de vingt pays africains n’avaient pas pu obtenir de visas pour y prendre part. Le président de la Confédération africaine d’athlétisme, pourtant membre de World Athletics, n’avait pu se rendre aux États‑Unis. Les lois américaines avaient prévalu sur les petites règles de la fédération internationale, (World Athletics) qui soit disant font obligation au pays hôte d'accepter l'ensemble des athlètes qualifiés et leurs accompagnateurs sur son territoire. Il ne s’agit ni de racisme automatique ni d’hostilité gratuite. Il s’agit d’abord de logique étatique, de souveraineté et de sécurité. Le véritable problème se situe ailleurs. Il réside dans l’attitude de certains pays du « tiers‑monde » qui continuent à considérer les cahiers des charges des grandes instances sportives comme une parole sacrée et indiscutable. Dans de nombreux pays en développement, la FIFA, le CIO et d’autres fédérations imposent des exigences parfois absurdes en matière d’architecture, de luxe, d’aménagement urbain ou d’organisation sécuritaire, sans que les autorités locales n’osent réellement les remettre en question. Qu’il est ridicule de voir certains membres de la FIFA ou du CIO pour ne citer que les plus en vue, à la compétence parfois douteuse, inspecter avec une arrogance insupportable des hôtels, des aéroports, des hôpitaux, des bus, et même des toilettes publiques. Or ces organisations ne sont pas des gouvernements mondiaux. Elles ne disposent d’aucune légitimité démocratique supérieure à celle des États. Leurs règlements ne peuvent primer sur des lois votées par des parlements souverains et appliquées par des institutions nationales responsables devant leurs peuples. La mission normale d’une fédération sportive continentale ou mondiale devrait se limiter au technique, au règlement du jeu et à l’organisation sportive elle‑même. Dès lors qu’elle prétend dicter des politiques sécuritaires, des choix architecturaux, des dépenses somptuaires ou des orientations urbaines à des États souverains, elle sort clairement de son champ de compétence. La Coupe du monde 2026 rappelle peut‑être une vérité essentielle que beaucoup avaient oubliée : ce ne sont pas les États qui appartiennent à la FIFA, mais la FIFA qui dépend des États. Que serait le football sans les budgets colossaux que les gouvernements y consacrent, parfois au détriment d’autres secteurs sans doute plus prioritaires ? Or cette même FIFA, dès qu’un gouvernement veut mettre de l’ordre dans son football, lui fait parfois la guerre. Il faut peut‑être remercier les États‑Unis, le Mexique et le Canada d’avoir rappelé à tous la véritable dimension de cette compétition : une grande fête sportive, certes, mais pas une autorité supranationale capable d’effacer les lois, les frontières et la souveraineté des nations. Celui qui fantasme une Coupe du monde de caprices et de passe‑droits n’a ici qu’à s’abstenir. À bon entendeur, salut.

Amine Benaballah à la tête de la Cour constitutionnelle : la pédagogie du droit au service des citoyens 803

La nomination de Si Amine Benaballah par Sa Majesté le Roi à la présidence de la Cour constitutionnelle intervient à un moment particulièrement important dans l’évolution institutionnelle et démocratique du Maroc. Juriste reconnu, universitaire respecté et homme de dialogue, il incarne une vision moderne du droit constitutionnel : un droit qui ne doit pas rester enfermé dans les amphithéâtres ou les textes, mais devenir un instrument concret de protection des citoyens et de consolidation de l’État de droit. Dans une interview accordée à Médias24 Si Amine Benaballah est revenu avec beaucoup de pédagogie sur les missions de la Cour constitutionnelle, ses prérogatives, mais aussi ses limites. Une intervention importante tant le sujet demeure souvent complexe pour le grand public. Au cœur de cet échange figure notamment le chantier majeur de « l’exception d’inconstitutionnalité », un mécanisme nouveau dans l’arsenal juridique marocain. Derrière cette expression technique se cache en réalité une avancée démocratique fondamentale. Désormais, un citoyen impliqué dans une procédure judiciaire pourra contester une loi qu’il estime contraire à la Constitution et portant atteinte à ses droits ou libertés garantis par celle-ci. Cette évolution change profondément la relation entre le citoyen et la norme juridique. La Constitution cesse d’être uniquement un texte de référence pour devenir un véritable bouclier juridique mobilisable dans la vie quotidienne. Elle entre ainsi dans les tribunaux, dans les débats judiciaires et, surtout, dans la conscience citoyenne. Si Amine Benaballah a eu le mérite d’expliquer cette transformation avec des mots simples, loin du jargon souvent hermétique du droit constitutionnel. Il a rappelé que la Cour constitutionnelle n’est ni un acteur politique ni une institution de confrontation. Elle est avant tout une institution d’arbitrage juridique, garante du respect de la Constitution, de l’équilibre des pouvoirs et de la protection des droits fondamentaux. Son rôle est essentiel dans toute démocratie moderne. Elle veille à ce que les lois votées soient conformes aux principes constitutionnels, contrôle la régularité de certaines consultations électorales et participe à la stabilité institutionnelle du pays. Mais elle agit également dans un cadre strictement défini par la Constitution, ce qui rappelle une donnée essentielle : dans un État de droit, même les institutions les plus importantes ont des limites clairement établies. L’intérêt majeur de cette interview réside justement dans cette volonté de démystifier la Cour constitutionnelle. Trop souvent, les institutions juridiques apparaissent lointaines, abstraites et réservées aux spécialistes. Or, la maturité démocratique d’une nation passe aussi par la compréhension de ses institutions par les citoyens eux-mêmes. Le Maroc poursuit depuis plusieurs années une évolution progressive de son architecture institutionnelle. La Constitution de 2011 a ouvert de nouvelles perspectives en matière de droits, de libertés et d’équilibre des pouvoirs. Le développement du mécanisme de l’exception d’inconstitutionnalité s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Il traduit une volonté de renforcer les garanties offertes aux citoyens et d’ancrer davantage la culture constitutionnelle dans la société. La nomination de Si Amine Benaballah prend donc une dimension symbolique forte. Au-delà du juriste, c’est aussi une certaine conception du droit qui est mise en avant : un droit accessible, intelligible et au service de la stabilité démocratique. Dans une époque marquée partout dans le monde par la montée des tensions institutionnelles, des populismes et des remises en cause des équilibres démocratiques, le rôle des juridictions constitutionnelles devient central. Elles constituent souvent le dernier rempart contre l’arbitraire et l’affaiblissement des libertés publiques. Le Maroc semble ainsi confirmer son choix d’une évolution institutionnelle graduelle, fondée sur le renforcement des mécanismes juridiques et la consolidation des garanties constitutionnelles. Et dans ce processus, la pédagogie, la clarté et la proximité dont a fait preuve Si Amine Benaballah dans cette interview sont probablement aussi importantes que les textes eux-mêmes. Cette capacité et cette humilité exceptionnelles, Si Amine les tient de son passé de sportif de haut niveau. Il a pratiqué la natation au sein de l'Olympique Marocain, un club mythique de Rabat.

Baccalauréat: le révélateur brutal de nos fragilités collectives 888

Chaque session du baccalauréat nous renvoie à la face ce que nous sommes réellement. Les 500 000 candidats qui se sont présentés cette année n’ont pas dérogé à une règle devenue presque une constante nationale: le bac n’est plus uniquement un examen scolaire, il est devenu un révélateur social, civique et moral. Comme chaque année, les autorités ont mobilisé des moyens considérables pour sécuriser les épreuves : brouillage des communications, surveillance renforcée, contrôles numériques, sanctions exemplaires, campagnes de sensibilisation. L’arsenal est impressionnant. Pourtant, malgré tout cela, la fraude persiste. Elle change de forme, s’adapte, contourne les dispositifs et finit toujours par réapparaître. Une démonstration grandeur nature du gendarme qui accuse souvent, voire toujours, un certain retard sur le voleur. Cette réalité pose une question fondamentale: le problème est-il réellement technique ou profondément sociétal ? La fraude massive, car c’est bien de cela qu’il s’agit, n’est jamais un simple acte individuel. Elle traduit une culture: une manière de considérer la réussite non comme le fruit d’un effort, mais comme un résultat à obtenir par n’importe quel moyen, fût‑il malhonnête. Elle révèle une relation abîmée au mérite, au travail, à l’éthique et à la responsabilité. Plus grave encore, les déclarations de nombreux candidats à la sortie des examens interpellent: difficultés majeures de compréhension, pauvreté de l’expression, faiblesse du raisonnement, incapacité parfois à maîtriser des notions élémentaires après douze années de scolarité, sujets pauvrement ou simplement mal formulés. Le constat devient douloureux. Quel gâchis. Et il ne s’agit pas ici de stigmatiser une jeunesse qui, au fond, est la première victime du système. Ces jeunes ne sont pas nés avec des carences intellectuelles; ils sont le produit d’un environnement éducatif, culturel et social qui les a progressivement fragilisés. Le problème dépasse largement la seule école. Le bac révèle d’abord les fractures profondes de notre système éducatif: une école publique souvent épuisée, des programmes souvent déconnectés des réalités contemporaines, une pédagogie encore trop fondée sur la mémorisation mécanique plutôt que sur l’esprit critique, des enseignants sous pression ou parfois incompétents, des inégalités territoriales criantes entre villes et campagnes, entre établissements d’élite et écoles abandonnées. Le bac dévoile aussi quelque chose de plus profond: l’effondrement progressif de certains repères civiques et partant de certaine valeurs morales. Comment demander à un élève de respecter les règles de l’examen lorsqu’il grandit dans un environnement où il observe quotidiennement le contournement des règles dans tant de domaines ? Individus et collectivité ont un rapport ambigu avec la loi et les règles. Ils craignent la loi sans nécessairement la respecter. Comment inculquer la culture du mérite dans une société où beaucoup pensent que les réseaux, les passe-droits ou la ruse comptent davantage que l’effort ? Autrefois, les enfants travaillaient l’été: une éducation à l’effort et au mérite encouragée par les parents ; aujourd’hui, cette pratique a largement disparu. Comment convaincre un adolescent que la triche est immorale lorsque l’espace public banalise parfois la fraude, l’incivilité ou l’absence de responsabilité collective ? L’école ne peut, à elle seule, réparer ce que la société produit. Il existe également un malaise plus silencieux: notre rapport à la réussite scolaire. Le baccalauréat est devenu une obsession nationale. Une pression gigantesque repose sur des adolescents de dix‑sept ou dix‑huit ans. Pour beaucoup de familles, le bac représente bien plus qu’un diplôme. Il devient une question d’honneur social, de survie économique ou de reconnaissance familiale. Dans un tel contexte, certains finissent par considérer que le résultat importe davantage que le chemin emprunté pour y parvenir. Le phénomène n’est évidemment pas exclusivement marocain. La fraude scolaire existe partout dans le monde. Mais les grandes nations éducatives ont compris une chose essentielle: la qualité d’un système ne se mesure pas seulement au taux de réussite, mais à la valeur réelle des compétences acquises. Or c’est précisément là que réside notre inquiétude. Derrière les statistiques officielles se cache une interrogation plus grave. Formons‑nous réellement des citoyens capables de réfléchir, d’innover, de produire, de débattre, de créer et de porter le développement du pays ? Ou sommes‑nous en train de fabriquer des générations anxieuses, fragilisées, exigeantes sans contrepartie et souvent déconnectées des exigences du monde moderne ? Le véritable défi marocain n’est donc pas uniquement d’empêcher les téléphones d’entrer dans les salles d’examen. Le défi est de reconstruire une culture du savoir, de l’effort et de la responsabilité. Cela suppose plusieurs ruptures majeures. D’abord, revaloriser l’enseignant. Aucun système éducatif au monde ne réussit lorsque ceux qui transmettent le savoir perdent leur prestige social, leur autorité morale ou des conditions de travail dignes. Ensuite, réformer profondément les méthodes pédagogiques. Le monde a changé: les élèves ont désormais accès à l’information partout et immédiatement. L’école ne peut plus être un simple lieu de récitation ; elle doit devenir un espace d’intelligence, de créativité, de débat et de construction du raisonnement. Il faut également réhabiliter l’éducation civique, non comme une matière secondaire apprise mécaniquement, mais comme une culture quotidienne du respect des règles, du bien commun et de la responsabilité individuelle. Enfin, il faut avoir le courage d’affirmer que le baccalauréat ne peut pas être l’unique horizon de la réussite. Une nation moderne valorise aussi la formation professionnelle, les métiers techniques, les compétences pratiques et l’intelligence manuelle. Tous les jeunes ne sont pas destinés au même parcours académique, et il n’y a aucune honte à cela. Le plus inquiétant serait enfin de considérer ces scènes annuelles comme normales : de s’habituer à la fraude, aux insuffisances et aux mêmes débats répétitifs chaque année. Une société qui banalise ses échecs finit par perdre sa capacité à se réformer. Le baccalauréat marocain reste cependant une formidable opportunité : celle de regarder la réalité en face, sans complaisance mais sans fatalisme. Les solutions existent. Elles demandent du courage politique, de la cohérence éducative et surtout une volonté collective de remettre le mérite, le savoir et la citoyenneté au centre du projet national. Voilà un vaste programme pour le prochain exécutif mais nos partis sont ils capables d'en débattre courageusement? Sinon, l’année prochaine, nous assisterons exactement au même spectacle : mêmes indignations, mêmes fraudes, mêmes faiblesses… les mêmes parents et élèves qui se plaignent, les mêmes sujets parfois ridicules et les mêmes regrets.

Oxford, Fès ou le mystère du décrochage... 973

Voilà bientôt dix jours que je marche dans Oxford. Quel plaisir d'y déambuler. Dix jours à arpenter ses ruelles étroites, à me frotter à ses murs en pierre, à respirer ses jardins impeccables et ses collèges centenaires aux murailles majestueuses. Dix jours à entrer dans des bibliothèques où le silence ressemble à une religion. Dix jours à visiter des musées gratuits, ouverts à tous, riches d’objets, d’idées et de mémoire humaine. Ici, la connaissance n’est pas enfermée. Elle circule. Elle se partage. Elle se respire. Elle vit. Chaque musée est une leçon d’humilité. On y voit l’histoire de l’humanité racontée avec soin, délicatesse, patience et fierté. On y passe des heures sans fatigue. En sortant, on a envie d’y revenir. Le jardin botanique lui-même semble être une invitation permanente à comprendre la terre, les plantes, le vivant, l’univers, le lointain. Mais depuis dix jours aussi, une question me poursuit. Elle m’a frappé brutalement au musée de la science lorsque j’y ai découvert des astrolabes venus de chez nous, du Maroc, du monde musulman. Là, exposés avec respect, comme des symboles d’une époque où nous étions parmi les producteurs du savoir mondial. Alors une interrogation devient obsession: comment avons-nous perdu cette avance ? Il faut rappeler une vérité historique souvent oubliée: l'Université Al Quaraouiyine à Fès, fut la première université du monde. À une époque où une grande partie de l’Europe vivait encore dans les obscurités du Moyen Âge, Fès rayonnait déjà par la théologie, les mathématiques, l’astronomie, la médecine, la philosophie et les sciences du langage. Des savants y enseignaient pendant que l’Europe apprenait encore à structurer ses institutions du savoir. Dans les cartes mondiales retraçant l’histoire de la connaissance humaine, Fès apparaît bel et bien comme l’un des grands centres intellectuels de l’humanité. Alors que s’est-il passé ? À quel moment Oxford et Cambridge ont-elles pris le dessus ? Pourquoi ici les sciences ont-elles continué à progresser alors que chez nous l’élan s’est progressivement arrêté? Pourquoi l’Europe a-t-elle transformé les universités en moteurs permanents d’innovation et de développement pendant que nous avons fini par sanctuariser, sacraliser, le passé au lieu de construire l’avenir ? La réponse ne peut pas être simpliste. Aucun peuple ne décline du jour au lendemain par accident. Aucune civilisation ne s’effondre par hasard. Le décrochage du monde musulman, et particulièrement marocain, est le résultat d’un long processus historique auquel des acteurs puissants ont contribué. D’abord, il y eut la fermeture progressive de l’esprit critique. Pendant des siècles, le monde musulman avait fait de la curiosité intellectuelle une valeur centrale. On traduisait les Grecs, les Perses, les Indiens. On débattait. On expérimentait. On écrivait, on enseignait. Le savant avait du prestige. Le doute était permis, admiré. Puis, peu à peu, la peur du changement et le conservatisme ont remplacé la dynamique intellectuelle. Les savants sont condamnés, tués, écorchés, leurs livres brûlés. L’enseignement s’est réduit à la répétition plutôt qu’à l’invention. Pendant ce temps, l’Europe connaissait la Renaissance, puis la révolution scientifique, puis les Lumières. Oxford et d’autres universités européennes ont compris une chose essentielle: une université n’est pas seulement un lieu de transmission d'un savoir figé, c’est un lieu de production du savoir et d'innovation. Chez eux, les bibliothèques sont devenues des cathédrales modernes. Ici, on continue de considérer le livre comme un objet secondaire. Là-bas, la recherche a été financée, protégée, encouragée. Chez nous, à aujourd'hui combien de chercheurs vivent encore dans la précarité et l’indifférence ? Mais il y a plus profond encore. Oxford impressionne par une chose rare: la continuité. Ici, les traditions n’ont pas été détruites au nom de la modernité. Elles ont été intégrées à elle. Les étudiants portent fièrement encore une tenue spécifique noire pour les examens et des oeillets à la boutonnière. Les professeurs continuent à revêtir leurs robes universitaires séculaires. Les rites académiques subsistent sans autre option. Et pourtant, personne ne considère cela comme incompatible avec l’innovation technologique ou scientifique. C’est peut-être là aussi l’une des grandes différences. Où sont passés les rituels d'antan Al Quaraouiyine qui ont inspiré l'ensemble des universités du monde ? Nous avons aujourd'hui tendance à croire que la modernité exigerait de rompre brutalement avec nos traditions. Eux ont compris que l’identité peut être une force lorsqu’elle accompagne le progrès au lieu de le combattre. Ici, les collèges sont respectés parce qu’ils incarnent une histoire vivante. Les bâtiments sont entretenus avec un soin presque sacré. Les étudiants semblent conscients qu’ils appartiennent à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes. Ils sont assis sur des bancs prestigieux. Le savoir n’est pas un simple outil d’ascension sociale; il est une mission collective. Cela se ressent jusque dans les comportements. Les gens sont calmes, disciplinés, curieux, respectueux. Non parce qu’ils seraient naturellement supérieurs aux autres, mais parce que des siècles d’institutions solides ont façonné une culture du civisme et du respect de l’espace public. Le vrai drame du monde musulman n’est peut-être pas seulement économique ou politique. Il est culturel. Nous avons cessé de protéger durablement nos institutions du savoir. Nous avons souvent remplacé la logique de mérite par celle des réseaux, la culture de la recherche par celle du diplôme, la patience scientifique par l’urgence politique. Pendant que d’autres construisaient des bibliothèques, nous avons parfois construit des certitudes. Mais tout n’est pas perdu. Le plus fascinant à Oxford n’est pas sa richesse matérielle. C’est sa capacité à croire encore et toujours au savoir. À investir dans les livres, les musées, les laboratoires, les jardins, les étudiants et les enseignants comme on investirait dans l’avenir même de la nation. La vraie question n’est donc pas seulement: pourquoi avons-nous décliné ? La vraie question est sans doute: avons-nous encore la volonté de redevenir une civilisation qui produit du savoir plutôt qu’une société qui le consomme? L’histoire montre une chose essentielle: aucune avance n’est éternelle. Ni celle des empires. Ni celle des universités. Ni celle des civilisations. Fès a déjà illuminé le monde. Rien n’interdit qu’elle, Marrakech, Rabat, ou Benguerire le fasse à nouveau. À condition de comprendre que le progrès ne se décrète pas. Il se construit dans les écoles, dans les bibliothèques, dans la liberté intellectuelle, dans le respect des enseignants, dans la protection de la science et dans la réconciliation entre identité et modernité. Le vrai écart ne s’est pas creusé uniquement dans les budgets ou dans les infrastructures. Il s’est creusé dans notre rapport au savoir.

Le Maroc à deux vitesses… et le mouton en première classe... 911

L’Aïd est passé, mais pas le choc du prix du mouton… Chaque année, en prélude et après l’Aïd al-Adha, les discussions reviennent avec la même intensité : le prix du mouton. Mais cette fois, le débat a pris une autre dimension. Beaucoup de Marocains ne parlent plus simplement d’une hausse passagère ou d’une année difficile. Ils parlent d’un véritable basculement économique et social. Certains se sentent volontairement exclus du plaisir d'égorger un mouton. Et trouvent des boucs émissaires tout indiqué : le gouvernement et son chef et Chenaqa, ces intermédiaires de fortune qui cherchent à se faire quelques sous. En fait un pauvre qui accuse un autre. Pendant des années, on a expliqué aux citoyens que la flambée des prix était liée à la sécheresse, au manque de pluie, à la baisse du cheptel national et aux difficultés des éleveurs. L’argument semblait logique. Moins d’eau, moins de pâturages, moins de bétail : les prix montent. Mais aujourd’hui, une question dérangeante s’impose : il a plu, les barrages se sont améliorés, les campagnes ont reverdi… alors pourquoi les prix ne baissent-ils pas ? Le citoyen marocain doit finir par comprendre que le problème dépasse largement la météo. Lorsque certains responsables évoquent au Parlement des moutons à 1000 dirhams, beaucoup y voient une fiction déconnectée de la réalité des marchés. Dans la majorité des villes et villages, les prix réellement pratiqués ont été bien supérieurs, plaçant l’Aïd hors de portée d’une partie importante des familles sinon au prix de sacrifices énormes. Mais derrière cette polémique se cache une vérité économique plus profonde, souvent tue parce qu’elle dérange : dans les économies modernes, les prix ne s’alignent pas sur le pouvoir d’achat des pauvres. Ils s’alignent sur celui de ceux qui peuvent payer. C’est là toute la réalité du Maroc à deux vitesses. Quand une frange dispose d’un pouvoir d’achat élevé, le marché finit naturellement par ajuster ses prix vers le haut. Le vendeur ne fixe pas son prix en fonction de celui qui souffre, mais de celui qui achète malgré tout. Ce phénomène existe partout dans le monde. Plus un pays se développe, plus sa monnaie prend de la valeur, plus les prix augmentent. Et plus les inégalités deviennent visibles entre ceux qui suivent cette hausse, la supporte, et ceux qui la subissent. Le Maroc n’échappe naturellement pas à cette logique. On peut multiplier les aides sociales, les subventions ou les mesures d’urgence. Mais il faut avoir le courage intellectuel de reconnaître une chose : ces politiques compensent parfois la douleur sans régler le problème de fond. Elles soulagent temporairement, mais ne créent pas durablement la richesse. Une question mérite d’être posée sans tabou : jusqu’où doit aller l’État dans la régulation économique et la redistribution ? Est-ce véritablement son rôle principal de corriger en permanence les déséquilibres du marché ? Ou doit-il avant tout créer les conditions d’une économie forte, libre, productive et attractive ? Car la richesse nationale ne se décrète pas. Elle se produit. Et pour produire de la richesse, il faut de l’investissement, de l’initiative et de la confiance. Or beaucoup d’entrepreneurs marocains, y compris parmi les plus fortunés, hésitent à investir davantage. Ils craignent la lourdeur administrative, la multiplication des procédures, l’instabilité réglementaire ou encore une pression fiscale jugée excessive. À force de compliquer l’acte d’investir, on finit par décourager ceux qui pourraient créer de l’emploi et donc améliorer le pouvoir d’achat. Car le véritable pouvoir d’achat ne vient pas des discours politiques. Il vient du travail, des salaires et de la dynamique économique. Plus l’économie crée d’emplois qualifiés et de valeur ajoutée, plus les revenus augmentent. Et plus les revenus augmentent, plus les citoyens peuvent faire face aux prix du marché. Il existe aussi une contradiction culturelle qu’il faut avoir le courage de regarder en face. Le Marocain accepte parfois de payer très cher un téléphone dernier cri, une voiture, une marque de vêtements, des cigarettes ou des loisirs coûteux. Mais lorsqu’il s’agit du travail d’un paysan, d’un éleveur ou d’un artisan, la hausse des prix devient immédiatement scandaleuse. Comme si le labeur agricole devait rester éternellement sous-évalué. Pourtant, derrière chaque mouton vendu à l’Aïd, il y a des mois de travail, de nourriture, de transport, de soins et de risques supportés par des familles rurales souvent modestes elles aussi. Le vrai débat ne consiste donc pas uniquement à dénoncer les prix élevés. Il consiste à réfléchir collectivement au modèle économique que le Maroc veut construire. Un modèle fondé sur l’assistanat permanent et la régulation excessive ? Ou un modèle fondé sur la création de richesse, l’investissement, la confiance économique et la valorisation du travail ? L’Aïd est passé. Mais le choc du prix du mouton, lui, restera peut-être comme le symbole d’un Maroc en pleine transition, où les aspirations à la modernité se heurtent encore aux fractures profondes du pouvoir d’achat et des inégalités sociales.

Royal Air Maroc : compagnie nationale ou simple machine à rentabilité ? 992

Certaines décisions d’entreprise dépassent largement le cadre du management. Elles peuvent impacter la souveraineté économique, la cohésion territoriale, l’influence diplomatique et même l’image d’un pays. La suspension annoncée par Royal Air Maroc de nombreuses dessertes africaines ainsi que l’arrêt des vols vers Ouarzazate, Errachidia et Zagora à partir du 7 juin appartient clairement à cette catégorie. Une question devient ainsi inévitable: la RAM est-elle encore pensée comme un outil stratégique ou uniquement comme une entreprise qui ne raisonne plus qu’en termes de rentabilité immédiate? Le Maroc a construit patiemment une relation exceptionnelle avec une grande partie du continent; relation qui n’a pas été bâtie uniquement par la diplomatie officielle, les banques ou les investissements. Elle s’est aussi construite dans les aéroports, dans les avions, dans la régularité des liaisons aériennes, dans la proximité humaine créée par les voyages. Dans plusieurs capitales africaines, la RAM est bien plus qu’une simple compagnie aérienne. Au Sénégal, au Cameroun, au Congo-Brazzaville ou encore à Kinshasa, nombreux sont ceux qui parlent de “la compagnie de nos frères marocains”. Beaucoup de voyageurs africains préférent la RAM à toutes les autres compagnies pour rejoindre l’Europe ou les USA via Casablanca. Cette fidélité n’a rien d’automatique. Elle s’est construite sur des années de confiance, d’habitudes, de présence continue et de stratégie africaine assumée. Or cette confiance est fragile. Suspendre brutalement des liaisons, même temporairement, revient à ouvrir un boulevard à la concurrence. Dans l’aérien, les habitudes perdues sont extrêmement difficiles à reconquérir. Un passager qui découvre une autre compagnie, un autre hub ou une autre connexion finit souvent par changer durablement ses réflexes de voyage. Le plus paradoxal est que cette décision intervient au moment même où le Maroc ambitionne de devenir un hub continental majeur à l’approche de la Coupe du Monde 2030. Comment prétendre renforcer le rôle continental de Casablanca tout en affaiblissant certaines connexions africaines stratégiques? Comment vouloir devenir un champion africain du transport aérien tout en donnant le sentiment d’abandonner des marchés laborieusement fidélisés? Le problème dépasse le continent africain. La décision concernant Drâa-Tafilalet est peut-être encore plus grave sur le plan national. Ici, il ne s’agit plus uniquement d’une logique commerciale. Il s’agit d’aménagement du territoire. La disparition des vols vers Ouarzazate, Errachidia et Zagora envoie un signal extrêmement violent à toute une région qui souffre déjà d’un sentiment ancré de marginalisation. Une région dont on extrait énormément de richesses pour souvent très peu en retour. Depuis des années, on parle de régionalisation avancée, de désenclavement et de développement des territoires intérieurs. Qu'en est il dans les faits? Une contradiction difficilement soutenable. Ouarzazate n’est pas une ville marginale. C'est l’un des pôles les plus singuliers du pays en tourisme saharien, culturel, écotourisme, sport d’aventure, tourisme expérientiel haut de gamme et Cinéma. Rares sont les destinations capables de cumuler autant de potentialités. La ville abrite également le complexe solaire Noor, infrastructure énergétique stratégique à l’échelle mondiale. Errachidia est la porte d’entrée du Tafilalet et d’une importante diaspora qui dépend fortement de l’existence de liaisons régulières. Quant à Zagora, c'est l’un des symboles émergent de circuits désertiques. Réduire ou suspendre leur desserte revient mécaniquement à fragiliser leur attractivité économique mais aussi psychologique et identitaire. Un investisseur peut accepter l’éloignement. Il accepte beaucoup plus difficilement l’imprévisibilité logistique. Le plus troublant dans ce dossier reste toutefois l’absence totale de communication claire. Ni la compagnie, ni les autorités gouvernementales, ni les institutions régionales n’ont fourni d’explications à la hauteur des enjeux. Existe-t-il un différend financier entre la région et la RAM? Les engagements ont-ils été respectés? La compagnie considère-t-elle simplement ces lignes comme insuffisamment rentables? Le gouvernement a-t-il été consulté avant une décision aux conséquences aussi importantes? Le Parlement a-t-il seulement été informé? Une compagnie bénéficiant d’un soutien public massif ne peut agir comme une entreprise totalement déconnectée des impératifs stratégiques du pays. Une ligne intérieure déficitaire peut malgré tout être essentielle pour la cohésion territoriale, le tourisme, l’investissement, la mobilité des citoyens ou la stabilité économique régionale. C’est précisément pour cela que de nombreux pays maintiennent des mécanismes de continuité territoriale subventionnée. Une compagnie nationale n’est pas uniquement jugée sur ses performances financières ou ses lignes long-courriers rentables. Elle est aussi jugée sur sa capacité à servir la nation dans son ensemble. Le cas de Ouarzazate illustre parfaitement ce danger. Le secteur touristique local sort à peine d’années extrêmement difficiles. Réduire la connectivité aérienne dans un tel contexte revient à aggraver une situation déjà sous tension. Le risque est désormais celui d’un cercle vicieux redoutable. Moins de vols entraîne moins de touristes, donc moins d’investissements, donc moins de rentabilité, donc encore moins de vols. Et que dire du travail pour la population. Lorsqu’une spirale de ce type s’installe, elle devient extrêmement difficile à inverser. L'affaire révèle une faiblesse profonde du pilotage stratégique et l’absence de coordination réelle entre transport aérien, tourisme, développement et vision territoriale. Comment convaincre des hôteliers, des producteurs de cinéma ou des investisseurs de miser sur une région dont l’accessibilité peut disparaître quasiment du jour au lendemain? Le plus incompréhensible reste peut-être le timing. Alors que la RAM communique abondamment sur l’acquisition de nouveaux appareils et ses ambitions internationales, elle réduit dans le même temps certaines dessertes essentielles au tissu territorial marocain et africain. Ces nouveaux avions voleront vers où ? Et surtout au profit de qui ? Une compagnie nationale ne peut pas se transformer en simple opérateur commercial obsédé par les seules lignes rentables. Sinon, le risque est immense: celui de voir disparaître sa légitimité nationale au moment même où elle ambitionne d’étendre son influence continentale. Ce type de décision dépasse largement le pouvoir de simples managers. Il touche directement à la stratégie du pays, à l’équilibre des territoires et à la vision même du Maroc de demain. A force de réduire la connectivité des régions périphériques et de fragiliser certains liens africains, ce n’est pas seulement un réseau aérien que l’on affaiblit. C’est tout un horizon économique, diplomatique et territorial que l’on rétrécit.

Visions d'Oxford... 987

À Oxford, on ne visite pas seulement une université ou une ville. On traverse une histoire, une manière d’habiter le savoir, là où les pierres anciennes dialoguent avec les ambitions de la jeunesse mondiale. Chaque collège possède son entrée particulière, parfois sobre mais imposante, sa propre âme, son architecture, ses rites, ses jardins silencieux, ses bibliothèques chargées de siècles. Mais certains lieux marquent davantage que d’autres. Parmi eux, Oriel College occupe une place particulière. Fondé au XIVe siècle, il donne l’impression d’un équilibre rare entre tradition et mouvement. Derrière ses murs austères se cache une vie intellectuelle intense, portée par des étudiants venus des quatre coins du monde et des enseignants aux allures d'anges aux sourires à la fois savants et humains. Dans ses cours pavées, se croisent des pas souvent furtifs, légers, imperceptibles. On y entend se mêler des accents africains, asiatiques, européens, américains et que sais je. Cette diversité n’est pas un slogan institutionnel. Elle est visible dans les cafés, dans les bibliothèques, devant des carfood, dans les rues et ruelles. En quittant les abords de High Street pour rejoindre Oriel Square, en traversant Broad Street, Catte Street ou encore Cornmarket Street, on comprend rapidement qu’Oxford vit au rythme de sa jeunesse en renouvellement perpétuel. Les bicyclettes et les trotinettes, aujourd'hui électriques, filent entre les bâtiments gothiques. Les librairies débordent d’étudiants. Les terrasses bruissent de conversations. Les breuvages sont frais et inspirant. Ici, la ville semble appartenir d’abord aux étudiants. Contrairement à certaines grandes universités américaines comme Harvad, où la présence de chercheurs, de professeurs et de doctorants donne parfois le sentiment d’une cité savante dominée par l’élite académique, avec peu d'étudiants. Oxford paraît respirer avant tout la vie estudiantine. Dans les rues étroites bordées de ses collèges séculaires, ce sont surtout des jeunes que l’on croise: des étudiants pressés, des groupes échangeant en plusieurs langues, des lecteurs absorbés dans leurs livres sur les pelouses de Christ Church Meadow ou au détour de Radcliffe Square. Cette jeunesse permanente donne à Oxford une énergie particulière. La tradition n’y étouffe pas l’avenir mais le nourrit et le forge. Chaque collège représente un petit monde autonome avec ses coutumes, ses résidences, ses salles de repas, ses jardins et ses bibliothèques nourricières. Pourtant, tous participent à une même civilisation universitaire où la curiosité intellectuelle demeure une valeur centrale, une raison de vivre. Parmi les lieux qui illustrent le mieux cette continuité du savoir figure le History of Science Museum. Niché sur Broad Street, face à l’âme historique de l’université, ce musée rappelle que la science n’a jamais été l’œuvre d’une seule civilisation. On y découvre notamment de magnifiques astrolabes marocains, d’une précision et d’une beauté exceptionnelles, témoins du rôle majeur joué par les savants maures dans l’histoire de l’astronomie, des mathématiques, de la cartographie et de la navigation. Ces instruments anciens racontent une vérité souvent oubliée: bien avant l’Europe moderne, des villes comme Fès, Marrakech ou Cordoue étaient déjà des centres majeurs de production scientifique et philosophique. Les astrolabes exposés à Oxford symbolisent cette circulation du savoir entre les civilisations. Le visiteur marocain que je suis, ressent une émotion particulière devant certains noms et certaines œuvres. Une occasion où la nostalgie se confond et épouse le réel. On y retrouve pèle mêle l’ombre intellectuelle de grandes figures comme Abbas Ibn Firnas, pionnier des sciences mécaniques et de l’astronomie, Al Idrissi, dont les cartes ont profondément influencé la connaissance du monde, ou encore Ibn Battouta, incarnation du voyage savant entre continents et cultures. Le musée conserve également des instruments liés à la tradition scientifique musulmane développée par des savants tels que Al Khwarizmi, ou Ibn Al Haytham, dont les travaux sur l’optique ont influencé durablement la science européenne. À travers ces objets, Oxford rappelle discrètement que la renaissance européenne fut aussi nourrie par des traductions arabes des échanges méditerranéens et des savoirs venus du Maghreb et d’Al-Andalus. Les échanges intellectuels les plus intenses étaient surtout autour du XIIe - XIIIe siècle, avec l’école des traducteurs de Gérard de Crémone, lui qui a encouragé la traduction des textes arabes en latin. Ainsi beaucoup de penseurs médiévaux ont connu les philosophes grecs. L'esprit d'Ibn Sina, de Ibn Rochd, d'Alkindi se mêle à celui de Newton et tant d'autres à qui l'humanité doit tout. Voir des objets marocains conservés dans l’une des universités les plus prestigieuses du monde suscite une émotion profonde. C’est la preuve matérielle que l'apport des scientifiques du Maroc appartient pleinement au patrimoine universel. Ces instruments ne sont pas de simples pièces de musée ; ils sont les témoins silencieux d’une époque où les savants marocains, andalous et musulmans observaient les étoiles pendant que l’Europe médiévale traversait encore ses siècles d’incertitude. Quelle émotion de voir gravé à Oxford le nom de Abdallah Ben Sassi alors qu'à Safi sa ville natale, le cimetière où il reposait a été rasé à jamais. Aucune trace d'un tel savant dans sa propre ville... Oxford offre ainsi une leçon discrète mais profonde : les grandes universités ne se contentent pas de former des diplômés. Elles créent des espaces où les cultures se rencontrent, où les mémoires scientifiques se croisent et où les différences deviennent une richesse intellectuelle. Dans un monde souvent tenté par le repli identitaire, cette diversité visible dans chaque rue d’Oxford apparaît comme une force civilisationnelle. C’est peut-être cela qui frappe le plus en parcourant les collèges d’Oxford : la coexistence harmonieuse entre héritage et ouverture. Les bâtiments semblent immobiles depuis des siècles, mais les visages changent sans cesse. Chaque année, une nouvelle jeunesse venue du monde entier redonne vie à ces lieux anciens. Et c’est précisément cette circulation des idées, des langues et des cultures qui permet à des universités comme Oxford de rester des centres d’excellence mondiale. En quittant les cours d’Oriel College, en longeant High Street sous une lumière inhabituelle en Angleterre (26° aujourd'hui) ou en ressortant des salles feutrées du History of Science Museum, on comprend que la grandeur d’une université ne réside pas uniquement dans son prestige académique. Elle réside surtout dans sa capacité à accueillir le monde entier, à transmettre le savoir sans frontières et à faire dialoguer les civilisations à travers les générations. Mais Oxford c'est aussi un beau modèle de chaussures. C'est de là, de cette atmosphère particulière et inspirante que je vous souhaite Aid Moubarak Saïd ...

Le football pris en otage par la culture de l’excuse : quand la défaite devient un complot 1010

Le football est un sport de passion, d’émotion et d’identité collective. Il est souvent le prolongement d’un sentiment national, régional ou populaire. Cette puissance émotionnelle explique sa grandeur, mais elle explique aussi ses dérives. Depuis plusieurs années, une tendance inquiétante s’installe dans le football mondial : l’incapacité croissante de certains entraîneurs, dirigeants et acteurs du jeu à reconnaître simplement la supériorité de l’adversaire ou leurs propres insuffisances. Chaque défaite devient suspecte. Chaque décision arbitrale est transformée en scandale. Chaque élimination nourrit une théorie du complot. Cette culture de l’excuse n’est plus marginale. Elle devient suffisamment fréquente pour constituer un véritable problème moral, institutionnel et sécuritaire dans le football. La CAN 2025 en est le parfait exemple. Le dernier épisode en date illustre explicitement cette dérive; l’entraîneur de la sélection égyptienne U17, attribuant la défaite de son équipe à l’arbitrage. Même à un niveau de formation, où l’éducation sportive devrait primer sur la polémique, certains responsables préfèrent jeter le discrédit sur les arbitres plutôt que d’analyser lucidement les lacunes de leur équipe. La défaite n’est plus acceptée comme une réalité sportive Le football repose pourtant sur un principe fondamental : il y a un vainqueur et un vaincu. La défaite fait partie intégrante du sport. Elle devrait être analysée, comprise et utilisée comme un levier de progression. Or, de plus en plus, certains entraîneurs refusent cette évidence. Ils préfèrent désigner des responsables extérieurs : * l’arbitre ; * les institutions ; * la VAR ; * les calendriers ; * les conditions climatiques ; * les supposés complots continentaux ou internationaux. Rarement ils évoquent : * leurs mauvais choix tactiques ; * l’absence d’engagement de certains joueurs ; * la faiblesse technique ou mentale de leur équipe ; * une mauvaise préparation ; * ou simplement la qualité supérieure de l’adversaire. Cette attitude traduit une profonde crise de responsabilité dans le football contemporain. La stratégie de diversion devenue dangereuse Dans beaucoup de cas, l’accusation contre l’arbitrage sert avant tout à protéger l’image de l’entraîneur ou du club. Reconnaître ses erreurs demande du courage. Accuser l’arbitre permet au contraire de détourner la colère des supporters. Cette stratégie peut sembler efficace à court terme, mais elle produit des dégâts considérables. D’abord, elle nourrit une méfiance permanente envers les institutions footballistiques nationales, des confédérations continentales comme Confédération africaine de football et même de FIFA. Ensuite, elle contribue à radicaliser les supporters. Quand un entraîneur affirme publiquement qu’une défaite est le résultat d’une injustice ou d’une manipulation, il légitime la colère, l’agressivité et parfois voire surement la violence de milliers de personnes. Dans certains contextes, ces accusations ont provoqué des agressions d’arbitres, des envahissements de terrain, des violences urbaines, des ruptures diplomatiques sportives et des campagnes de haine sur les réseaux sociaux. Le football cesse alors d’être un espace de compétition pour devenir un terrain de suspicion permanente. Le poison du complotisme sportif est manifeste. L’un des phénomènes les plus graves est l’installation d’un véritable complotisme footballistique. Certaines défaites ne seraient jamais dues au mérite adverse mais à des forces occultes : arbitres corrompus, fédérations partiales, confédérations hostiles et décisions téléguidées. Cette logique est destructrice car elle supprime toute culture de l’autocritique. Comment progresser tactiquement lorsqu’on refuse d’admettre ses erreurs ? Comment former des jeunes joueurs à l’esprit sportif lorsqu’on leur apprend que la défaite est forcément injuste ? Comment construire des institutions crédibles lorsqu’elles sont continuellement attaquées sans preuve ? Le plus inquiétant est que cette mentalité atteint désormais les catégories de jeunes. Or, le football de formation devrait précisément enseigner le respect, l’apprentissage, la discipline mentale et l’acceptation du résultat sportif. Lorsqu’un sélectionneur U17 préfère accuser l’arbitrage plutôt que reconnaître les limites de son équipe, il transmet un message extrêmement nocif aux jeunes générations. Les grands entraîneurs assument leurs responsabilités. L’histoire du football montre que les plus grands entraîneurs sont souvent ceux qui savent reconnaître leurs erreurs. Des techniciens de très haut niveau comme Carlo Ancelotti, Pep Guardiola ou encore Jürgen Klopp ont régulièrement admis publiquement des erreurs tactiques, de mauvais choix de composition, des insuffisances mentales de leurs équipes ou la supériorité de l’adversaire. Cette attitude ne diminue pas leur prestige ; elle renforce au contraire leur crédibilité. Reconnaître une défaite n’est pas une humiliation. C’est une preuve de maturité, de compétence et de responsabilité. Faut-il sanctionner les accusations irresponsables ? La question mérite désormais d’être posée sérieusement : jusqu’où peut-on laisser certains responsables jeter gratuitement le discrédit sur les institutions footballistiques ? La liberté d’expression doit évidemment être protégée. Les erreurs arbitrales existent. La critique du football est légitime. Mais il existe une différence fondamentale entre une critique argumentée et une accusation permanente visant à délégitimer les arbitres et les institutions sans preuve. Des règlements plus stricts devraient être envisagés pour sanctionner les accusations infondées, les déclarations incitant à la haine contre les arbitres, les propos complotistes sans éléments factuels ou encore les campagnes de discrédit systématique contre les institutions sportives. Ces sanctions pourraient inclure des amendes, des suspensions, des obligations de rétractation publique voire des interdictions temporaires de banc de touche. Protéger l’autorité arbitrale et la crédibilité des institutions n’est pas un luxe ; c’est une nécessité pour préserver l’avenir du football. Il faut absolument restaurer la culture de la responsabilité. Le football a besoin de retrouver cette valeur essentielle. Un entraîneur doit pouvoir dire : * « Nous avons perdu parce que nous avons été moins bons. » * « Mon plan tactique n’a pas fonctionné. » * « Mes joueurs n’ont pas été à la hauteur. » * « L’adversaire a été supérieur. » Ces phrases devraient être normales dans le sport de haut niveau. Pourtant, elles deviennent rares. À force de transformer chaque revers en scandale, le football s’éloigne de ses valeurs fondamentales de mérite, de l’effort de l’apprentissage ; et de respect de la compétition. La grandeur du sport ne réside pas seulement dans la victoire. Elle réside aussi dans la dignité avec laquelle on accepte la défaite. Je ne sais pas si Pape Thiaw va partager cet avis. Il devrait pourtant. Les médias aussi devraient.

Réformer l’école : de l’accumulation du savoir à la compétence d’apprendre... 1053

Nous ne naissons pas pour tout connaître, mais pour tout apprendre. Cette phrase, simple en apparence, devrait être la boussole et la focale de toute réflexion sérieuse sur l’enseignement et le devenir des générations actuelles et à venir. Or, depuis trop longtemps, nos systèmes scolaires reposent sur une illusion survivante, tenace, celle de remplir l’esprit des élèves comme on remplit une armoire et y ranger des savoirs dans un ordre donné, empiler des dates et des définitions, exiger des restitutions mécaniques à l'identique et sanctionner le tout par un papier dit diplôme. Cette logique appartient au XXe siècle. Elle n’a plus sa place dans le monde d’aujourd’hui. Il faut absolument le comprendre et l’admettre surtout. Le savoir n’est plus un stock figé. Il est omniprésent, instantané, en perpétuel renouvellement avec une cadence de plus en plus accélérée. Les réponses se trouvent à portée d’écran ; la difficulté n’est plus d’accéder à l’information mais de la comprendre, de l’intégrer et d’en faire quelque chose. Ce qui devient rare et donc précieux, c’est la capacité à apprendre, à chercher, à trier, à critiquer, à connecter, à douter et à inventer. L’enjeu n’est plus la quantité de connaissances emmagasinées, mais la qualité des compétences intellectuelles acquises et affichées. Apprendre à apprendre doit cesser d’être un slogan et devenir la finalité pédagogique première. Pourquoi est ce pertinent et si évident ? Parce qu’un enfant formé à chercher saura s’adapter aux métiers qui n’existent pas encore. Pour la première fois de notre histoire récente, ce sont les enfants d'aujourd'hui qui vont imaginer, créer et développer leurs métiers prochains. Un esprit entraîné au raisonnement résistera mieux aux manipulations, aux fausses évidences, et évitera l'égarement. Un citoyen capable de lire le monde pourra s’y situer, agir et transformer. Dans un environnement où technologies, marchés et normes évoluent à grande vitesse, préparer des élèves à des examens qui figent des savoirs, c’est les abandonner face à l’incertitude, voire les figer et les dérouter. La transformation espérée exige des choix précis, pas seulement des intentions. Il faut impérativement changer les priorités pédagogiques et institutionnelles : - Remplacer la récitation mécanique par des démarches actives de résolution de problèmes et de projets concrets, individuels ou collectifs. - Former au raisonnement critique, chercher et vérifier la source, reconnaitre les biais, procéder à la vérification et aux évaluation des preuves. - Alléger les programmes pour concentrer les efforts sur les compétences transversales basées sur la méthode, l'argumentation et la créativité. - Cultiver la curiosité et la mise en pratique plutôt que la peur de l’erreur. - Reconnaître l’erreur, voire l’échec, comme source d’apprentissage, et non comme stigmate. Ces orientations impliquent de reconfigurer les pratiques d’évaluation. Ainsi, il y a lieu d'évaluer moins la restitution et davantage la capacité à mobiliser des connaissances dans des situations inédites. Elles demandent aussi d’investir massivement dans la formation des enseignants. Le professeur n’est plus seulement un transmetteur ; il doit être formé comme facilitateur d’apprentissage, concepteur d’activités, maître dans l’art du questionnement, accompagnateur de l’autonomie. Valoriser ce rôle, c’est valoriser l’intelligence collective de la nation et en faire un levier de développement de la personne et de la collectivité. Au-delà des salles de classe, c’est un choix de civilisation qui se joue. Deux modèles s’opposent aujourd'hui : celui qui produit des exécutants, capables d’exécuter des tâches répétitives mais vulnérables face au changement, et celui qui forge des citoyens pensants, capables de débattre, d’innover et de prendre des décisions éclairées avec courage et conviction. Dans un monde traversé par l’intelligence artificielle, les fractures informationnelles et les crises identitaires, l’éducation n’est plus un simple secteur public ; elle est un enjeu stratégique de souveraineté nationale et culturelle. Elle est surtout la seule garantie pour un avenir radieux. Prétendre tout enseigner devient non seulement vain, mais dangereux. Il est plus pertinent et plus éthique de donner aux jeunes les outils pour apprendre toute leur vie sans interruption. Ils doivent apprendre à poser de bonnes questions, à lire les contextes, à confronter les points de vue et à construire des jugements argumentés. C’est cette capacité permanente d’apprentissage qui permettra à la fois l’émancipation individuelle et la résilience collective. Nous ne sommes pas nés pour tout connaître. Mais nous avons reçu le pouvoir d’apprendre sans cesse. Toute grande réforme éducative devrait partir de cette évidence et en faire l’impératif opérationnel. Espérons retrouver cette thématique dans les programmes des partis politiques lors de la campagne à venir et qu'un débat authentique, responsable et éclairé, autour d'une véritable réforme de notre enseignement, soit finalement engagé, indépendamment de toute idéologie dépassée ou de préjugées désuets.

Le “Hargaoui”, miroir d’un malaise marocain.. 1156

Il aura suffi d’un mot, repris par Hassan El Fad, pour déclencher une immense polémique. Comme souvent, un humoriste aura réussi là où sociologues, politologues et éditorialistes peinent parfois à provoquer le débat et mettre des mots simples sur un phénomène complexe. Le terme “Hargaoui”, tel qu’il a été utilisé et expliqué par Hassan El Fad, dépasse largement la caricature humoristique. Ce concept décrit en réalité une attitude sociale devenue familière dans le paysage marocain contemporain. Une posture faite d’incivisme, d’arrogance sociale, de frustration permanente et surtout d’un refus quasi pathologique de reconnaître toute avancée collective. Le Hargaoui n’est jamais satisfait. Il vit dans une contradiction permanente. Il profite amplement des transformations du pays tout en les dénigrant systématiquement. Cette figure sociologique purement marocaine mérite d’être analysée avec sérieux tant elle révèle certaines fractures profondes de notre société. Le Hargaoui n’est pas forcément pauvre, marginalisé ou exclu. Bien au contraire. On le retrouve souvent parmi ceux qui ont réussi matériellement aussi. Certains nouveaux riches en sont même devenus l’expression caricaturale. Argent récent, ascension rapide, absence de culture citoyenne et volonté d’afficher une domination sociale permanente. Tout devient permis: Le code de la route ? Facultatif. Le respect des espaces publics ? Inutile. La politesse élémentaire ? une faiblesse. Les règles communes ? Réservées aux autres. Le Hargaoui considère que sa réussite financière lui donne tous les droits. Il confond liberté et absence de limites. Il transforme la réussite économique en permis de mépris. Mais le phénomène ne s’arrête pas là. Le Hargaoui est souvent imbu de sa propre force, réelle ou supposée. Il transforme sa frustration en démonstration permanente de domination sur la société. Barre de fer à la main, il exhibe sa violence comme d’autres exhibent une réussite. Il casse des voitures, saccage un stade, détruit des biens publics sans jamais mesurer que derrière chaque vitre brisée, chaque siège arraché, c’est la collectivité tout entière qu’il agresse. Sur sa moto, ce n’est plus de la conduite mais un véritable rodéo urbain où le danger devient spectacle. Sur l’autoroute, les limitations de vitesse ne concernent que les autres. A 180 km/h, il croit défier le monde alors qu’il défie surtout la mort. Dans les rues de sa ville, rouler à 60 km/h lui paraît presque une humiliation. Même lorsqu’il accompagne ses enfants à l’école, il fait fi du respect des règles les plus élémentaires. La deuxième position devient un droit acquis, bloquer la circulation et imposer son désordre à tous ne le dérange point. Le Hargaoui ne supporte aucune contrainte collective parce qu’au fond il considère la société non comme un espace partagé, mais comme un territoire qu’il doit dominer. Il existe également ou hélas le Hargaoui politique, intellectuel et médiatique aussi. Celui qui nie systématiquement les progrès du Maroc, quels qu’ils soient. Infrastructures, diplomatie, sport, industrie, tourisme, énergie, grands projets, influence africaine, TGV, organisation de la Coupe du monde 2030… tout doit être minimisé, suspecté ou tourné en dérision. Dans cette logique, reconnaître une réussite nationale devient presque un acte de naïveté. Le pessimisme devient un signe supposé d’intelligence supérieure. Pourtant, aucune société ne peut avancer durablement dans l’autodénigrement permanent. Critiquer est certes nécessaire. Même indispensable. Une nation progresse grâce au débat, à la remise en question et à l’exigence citoyenne. Mais il existe une différence fondamentale entre critique constructive et destruction psychologique collective. Le Hargaoui refuse cette nuance. Le Hargaoui c'est aussi cet homme politique qui raconte du n'importe quoi, fait des promesses invraisemblables, ment comme il respire, développe des propos sans queue ni tête et pratique le mépris du citoyen. De surcroit, il se pense seul intelligent parmi tous. C'est l'élu, qui en réunion, se lève, insulte ses collègues, casse le mobilier puis s'en va...gentiment... Il ne cherche pas à améliorer. Il cherche à rabaisser. Son discours n’est pas porté par le souci du bien commun mais par une colère diffuse, parfois nourrie par la frustration sociale, parfois par un ressentiment, parfois simplement par une forme de vide identitaire ou de jalousie maladive. Le Hargaoui c'est ce voisin qui se prend pour le défenseur de Dieu sur terre. Qui passe sa vie à donner des leçons sur la droiture alors que foncièrement il en manque lui même. C'est celui qui se pense rempart des grandes causes mais bien sur, bien loin des véritables champs de bataille. Celui qui va brandir le drapeau d'un autre pays mais oublie que son devoir c'est d'abord de défendre le sien. C'est ce sportif qui après deux passes et une première prime pense déjà que c'est une star et ne respire presque plus...Ce jeune qui après deux notes de musique se dit artiste et cherche à ce qu'on le reconnaisse bezzaz dans la rue. Le Hargaoui c'est aussi ce fraudeur du fisc, ce fonctionnaire toujours absent, cet enseignant qui dort en classe... Les réseaux sociaux ont considérablement amplifié ce phénomène. Ils ont donné une visibilité gigantesque à l’incivisme spectaculaire, à la vulgarité assumée et à l’indignation permanente. Plus un comportement choque, plus il attire l’attention. Plus un discours est outrancier, plus il devient viral. Le Hargaoui numérique est né. Il coupe les files d’attente et filme ensuite son exploit. Il humilie les autres pour exister. Il transforme l’insulte en opinion. Il considère le cynisme comme une preuve de lucidité. Or, ce comportement intervient paradoxalement à un moment où le Maroc connaît l’une des périodes les plus importantes de son histoire contemporaine. Le pays investit massivement dans les infrastructures, accélère sa modernisation industrielle, consolide ses acquis diplomatiques et prépare des événements mondiaux majeurs. Cette accélération historique exige clairement autre chose : une citoyenneté mature. Le véritable défi du Maroc n’est plus seulement économique. Il devient culturel et comportemental. On peut construire les plus belles routes, les plus grands ports et les stades les plus modernes ; si le civisme ne suit pas, la modernité restera incomplète. C’est là où la polémique autour du mot “Hargaoui” devient intéressante. Parce qu’elle touche une vérité sensible. Une vérité qui dérange précisément parce qu’elle est visible au quotidien. Le Maroc change rapidement. Mais certains comportements restent prisonniers d’une mentalité où la réussite individuelle se construit contre la collectivité au lieu de participer à son élévation. Au fond, la question posée par Hassan El Fad est simple : voulons-nous devenir une société moderne uniquement par les infrastructures ou également par les comportements ? La réponse déterminera sans doute le véritable visage du Maroc de demain.

La Coupe du monde à l’épreuve du portefeuille : quand le football s’éloigne de son peuple 1110

La Coupe du monde 2026 sera bien un « Mondial » mais pour l'élite économique seulement. L’attribution de la Coupe du monde de la FIFA 2026 aux États-Unis, avec le Canada et le Mexique, promettait d’incarner l’universalité du football sur un marché gigantesque. C'est la première édition décidée en assemblée générale et non par le bureau exécutif de la FIFA et ses excès. Le nombre de pays y sera plus élevé qu'auparavant. 48 nations de tous les continents seront là cette fois-ci. Pourtant, à un mois de l’événement, une réalité brutale s’impose. Cette édition risque d’être la plus inaccessible économiquement pour le supporter moyen, surtout pour les non-Américains, comme ceux d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et même ceux d’Europe. Celui qui, en temps normal, constitue la base de la frange consommant du football se réveille exclu économiquement de son spectacle quadriennal. Derrière l’euphorie habituelle, cette fois-ci, une inflation généralisée des coûts transforme le Mondial en luxe. La logique de marché y prime avec la maximisation des revenus via une segmentation du public et une expérience premium. Le billet n’est que la partie visible de l’iceberg. Tous les prix en relation avec l'événement ont augmenté de façon drastique. Cela était prévisible pour ceux qui savent comment marche l’économie aux USA. Les fans de football vont apprendre à leurs dépens ce qu’est le véritable libéralisme américain sans pitié. Le monde va découvrir comment les Américains consomment le spectacle sportif et les coûts importants qu’ils lui consacrent dans leur vie de tous les jours. * Les billets, un premier verrou dissuasif. Les prix officiels FIFA, publiés en février 2026, confirmaient déjà l’explosion. Pour un match de groupes dans la catégorie 4 (la plus accessible), comptez 60 à 200 USD. Ces prix, déjà excessifs, n'existent quasiment plus. Un choc comme Maroc-Brésil grimpa vite à 500-1 500 USD. Aujourd'hui, les billets pour les huitièmes dépassent les 300 USD, ceux des quarts au-delà de 600 USD, les demies à plus de 1 200 USD, et la finale à MetLife Stadium atteint 1 600 USD en catégorie 1, sans compter le marché secondaire, où les places pour la finale flirtent avec les 20 à 30 000 USD. Le prix d'un appartement social dans les banlieues de Rabat ou Casablanca. La FIFA justifie cela par 104 matchs (48 équipes) et une grosse demande, mais pour le supporter marocain ou sénégalais, c’est un rêve brisé. (J'espère que d’ici là, ces deux-là retrouvent leur amitié légendaire.) * Les transports et l’éclatement géographique pèsent lourd. Voler depuis Casablanca ou Paris vers les USA coûte normalement 800 à 1 500 USD en aller-retour, en temps normal. Pour le Mondial, les tarifs grimpent à 1 800 voire 3 000 USD (données Kayak/Skyscanner en mai 2026). Avec 16 villes hôtes étalées sur 5 000 km, suivre son équipe exige des vols internes à 300 voire 600 USD chacun (ex. : New York-Los Angeles) et bien sûr des vols internationaux longs et coûteux quand il s'agit de voyager à partir ou pour Vancouver ou Mexico. Pour trois matchs aux USA, ajoutez donc facilement 1 000 à 2 000 USD pour le transport. * L’hébergement, les autres dépenses au quotidien et l’explosion des prix. À New York, Los Angeles ou Miami, un hôtel moyen passe de 200 USD à 400 voire 700 USD la nuit, pendant l’événement (projections Booking.com). Une semaine coûtera donc de 2 500 à 5 000 USD. Airbnb suit aussi, avec des hausses de 200 à 300%. Pour la restauration, comptez entre 70 et 120 USD/jour (repas simples). Ajoutez aussi le visa ESTA (21 USD), l’assurance voyage (100-200 USD) et autres dépenses et imprévus. * Le bilan chiffré pour un supporter seul (1 semaine, 3 matchs) est de l’ordre de 4 500 à 7 000 USD. Pour une famille de quatre, comptez 15 000 à 25 000 USD. Ces montants excluent systématiquement les non-Américains à faible pouvoir d’achat, comme les fans africains pour ce qui nous concerne. Sans oublier bien sûr ceux qui vont devoir laisser aux consulats, dans leur pays, une caution qui peut atteindre 15 000 USD pour obtenir le visa d’entrée aux USA. Cette dynamique marginalise le supporter traditionnel, celui des tribunes vibrantes, traversant les continents pour son équipe. Celui pour qui le Qatar, tant critiqué, avait tout de même prévu des containers aménagés et qui, entre les matchs, traînait du côté de Souk Waqif… Les stades, en attendant 2030, risquent une sociologie altérée avec plus de corporate et moins de ferveur populaire. La FIFA promeut l’inclusivité (loteries billets, partenariats low-cost), mais ses choix, avec 60% des revenus de billetterie/marketing, interrogent vraiment. Au-delà de l’économie, il y a aussi une problématique culturelle. Adieu au brassage populaire des anciens Mondiaux. 2026 pourrait marquer un tournant sociologique radical. Le football est de plus en plus mondialisé, mais devient ainsi de plus en plus élitiste. La question est donc de savoir à qui appartient le Mondial ? Aux fans ou aux acteurs économiques ? La FIFA a-t-elle oublié qu’elle n’est que l’association de toutes les fédérations nationales ? N’est-elle pas en train de faillir à l’une de ses véritables missions historiques ? Le modèle actuel est-il soutenable sans trahir l’essence populaire du football ? Le fait que son président apparaisse aux côtés des grands de ce monde ne devrait pas lui faire oublier la mission qu’il incarne comme représentant du petit pied nu qui, quelque part dans le monde, court derrière un ballon. La réponse à ces questions et tant d’autres façonnera l’avenir de l’événement le plus populaire de la planète. Un espoir tout de même : dès 2030, la plus grande fête sportive reviendra vers des pays qui respirent le football ; à moins que là aussi le business ne prime…

Ouarzazate : d’un enclavement logistique à une urgence systémique de développement 1204

Les professionnels du tourisme et du cinéma à Ouarzazate ont une fois de plus exprimé leur colère avec force et clarté. Ce n’est pas la première fois qu’ils s’insurgent ainsi. À l’inverse, les citoyens murmurent leurs frustrations en sourdine. Même quand ils crient leur bouillonnement, leurs voix semblent bloquées par la hauteur des cimes de l’Atlas. Elles n’arrivent donc pas, ou pas clairement là où il faut. Depuis que Ouarzazate relève de la région d’Errachidia, les autorités et les instances élues régionales se focalisent sur leur ville et ses abords immédiats, reléguant Ouarzazate « de l’autre côté », à l’oubli. Ces cris ne sont donc plus de simples revendications sectorielles. Ils révèlent une crise structurelle multidimensionnelle qui dure depuis longtemps. Au-delà de la connectivité aérienne défaillante, symptôme le plus visible d’un isolement profond, se cache un modèle de développement territorial fragilisé et incohérent. Les professionnels opérant à Ouarzazate disent à qui veut l’entendre que l’attractivité touristique et cinématographique est en péril. Dans une économie mondialisée, la fluidité des flux détermine la compétitivité. L’absence de vols directs depuis les marchés émetteurs européens et nord-américains érode l’attractivité d’Ouarzazate, pilier économique local avec ses deux industries phares : tourisme et cinéma. La dépendance aux hubs de Casablanca ou Marrakech rompt la chaîne de valeur, tandis que l’imprévisibilité logistique rebute les tour-opérateurs et les productions internationales. À cela s’ajoute, faut-il le mentionner, la faiblesse étonnante des liaisons aériennes internes. Cet effet domino frappe l’économie locale. Les hôtels enregistrent une baisse de fréquentation, les marges se compriment, les investissements récents manquent de rentabilité. Les emplois indirects en guides, transporteurs, artisans, et restaurateurs s’en précarisent. Si les tour-opérateurs contournent la destination, les productions cinématographiques optent elles pour des rivaux plus accessibles. Les séjours raccourcissent de façon drastique. Ouarzazate n’est pas rejetée : elle est contournée, ce qui, dans le tourisme, équivaut à une disparition progressive. ### Le paradoxe minier : richesse sans retombées locales Le Sud-Est marocain regorge de ressources minières stratégiques : argent, manganèse, cobalt. Pourtant, la valeur générée échappe au territoire : - Faible redistribution locale : les revenus sont peu réinvestis en infrastructures, emplois qualifiés ou services publics. - Effet d’enclave : les sites miniers sont isolés, sans intégration économique. - Externalités négatives : la pression sur l’eau est très forte, entraînant une dégradation environnementale sans compensation. - Absence de transformation : l’exportation de matières brutes prive la région de chaînes de valeur industrielles. Ainsi, le territoire produit de la richesse sans bâtir son avenir, accentuant un sentiment d’injustice profonde. ### Défis de gouvernance et risques systémiques Sa Majesté le Roi Mohammed VI a maintes fois dénoncé le « Maroc à deux vitesses », pointant des défaillances graves en gouvernance. Pourtant, malgré une valorisation discursive sans précédent: hub cinématographique, porte du désert, Ouarzazate reste mal intégrée dans une stratégie de désenclavement véritable. Où est la coordination entre transports, tourisme et développement territorial ? Pourquoi les infrastructures immatérielles (connectivité, logistique) traînent-elles en comparaison avec d’autres régions du pays ? A-t-on une vision claire du rôle que Ouarzazate peut jouer dans l’économie nationale ? Le déficit criant transforme un potentiel énorme en fragilité. L’image pâtit gravement: accès complexe pour les voyageurs, incertitudes pour les productions. La perception étant un actif clé, une marginalisation silencieuse s’installe ansi, menaçant une sortie des radars internationaux : moins de nuitées touristiques, moins de films, moins d’investissements, moins d’emplois. Un cercle vicieux relègue ce véritable pôle d’excellence en périphérie oubliée. ### Repenser le modèle : leviers pour un développement cohérent L’enjeu dépasse le désenclavement tel que se l’imaginent certains. Il y a lieu de repenser le modèle dans son intégralité : - En faisant participer le secteur minier en levier à des fonds régionaux de développement, aux infrastructures et à la formation. - En créant des synergies entre l’ensemble des secteurs (mines, tourisme, énergie). - En garantissant une redistribution équitable des richesses. - En encourageant les cadres, notamment natifs ou originaires de la région, à s’y installer, à y retourner et à y investir. - En intégrant la région dans une vision nationale cohérente. Sans cela, Ouarzazate continuera à cumuler les paradoxes : - Riche en ressources, pauvre en retombées ; - Visible mondialement, marginalisée localement. À terme, ce n’est plus une crise économique et sociale qui pénalise Ouarzazate et ses habitants, mais une menace pour la cohésion territoriale et la justice tout court. Les cris d’Ouarzazate n’ont d’autre but que de faire prendre conscience de sa crise structurelle ignorée… Jusqu’à quand ?

Trophée Hassan II : cinquante ans d’histoire, de mémoire et de vision royale 1275

Il y a des anniversaires qui ne sont pas de simples chiffres. Ils sont des balises dans une vie, des repères dans une mémoire. Cette 50ᵉ édition du Trophée Hassan II de golf est de ceux-là. Et pour moi, elle a une saveur particulière : celle d’un demi-siècle d’histoire que j’ai, modestement, eu la chance de vivre. Je me revois encore, jeune et enthousiaste, désigné par l'ami Najib Salmi, pour couvrir pour *L’Opinion* la toute première édition. Nous ne savions pas encore que nous assistions à la naissance d’un événement appelé à traverser les décennies et à inscrire le Maroc sur la carte mondiale du golf. À l’époque, le pari pouvait sembler audacieux. Le golf n’était pas un sport populaire au Maroc, encore moins un vecteur d’image internationale. Mais ce pari portait la marque d’une vision. Celle de Hassan II. Car il faut le dire sans détour : le Trophée Hassan II n’est pas seulement une compétition sportive. Il est l’expression d’une stratégie. Une manière, pour un souverain visionnaire, d’anticiper ce que serait la diplomatie moderne : une diplomatie d’influence, d’image, de rayonnement culturel et sportif. Hassan II avait compris, bien avant beaucoup d’autres, que le sport pouvait être un langage universel. Un espace où les nations se rencontrent sans protocole rigide, où les élites échangent dans un cadre informel, et où l’image d’un pays se construit avec finesse. Le golf, en particulier, offrait cette dimension à la fois prestigieuse et discrète, parfaitement en phase avec l’idée qu’il se faisait du positionnement du Maroc. Le golf au Maroc avait sa tradition et sa propre saveur à laquelle venait gouter régulièrement un certain Wilson Churchill... Au fil des éditions, j’ai vu ce trophée grandir. D’un tournoi encore confidentiel, il est devenu une étape reconnue du circuit international. J’ai vu défiler des champions, évoluer des infrastructures, se professionnaliser une organisation. Mais plus encore, j’ai vu se confirmer, année après année, la justesse d’une intuition royale. Ce qui me frappe aujourd’hui, en regardant en arrière, ce n’est pas seulement la longévité de l’événement. C’est sa cohérence. Rien n’a été laissé au hasard. Le choix des parcours, la qualité de l’accueil, l’attention portée aux détails… tout cela répond à une exigence : faire du Maroc une référence. Et puis, il y a cette dimension humaine, souvent oubliée dans les bilans officiels. Les rencontres, les discussions en bord de green, les complicités nouées au fil des ans. Najib Salmi n’est plus là pour partager ce moment, mais je sais qu’il aurait savouré, comme moi, cette continuité. Nous avions commencé cette aventure presque en témoins curieux ; nous la voyons aujourd’hui consacrée. Cinquante éditions plus tard, le Trophée Hassan II est bien plus qu’un tournoi. Il est un héritage. Celui d’un roi dont l’histoire retiendra, sans doute, qu’il fut l’un des plus grands de la dynastie alaouite, non seulement par son sens politique, mais par sa capacité à voir loin, très loin. Aujourd'hui la vision est renouvelée. Sa Majesté le Roi Mohammed VI a revigoré l'option et l'optique et avec véhémence Son Altesse Royale le Prince Moulay Rachid veille à ce que cela se traduise dans les faits de la meilleure des manières. Et moi, simple chroniqueur de ce temps long, je mesure aujourd’hui le privilège d’avoir été là au début… et d’être encore là pour en raconter la trajectoire et savourer le spectacle avec la fierté du citoyen comblé de vivre sa marocanité.

Football marocain : quand le spectacle devient prétexte à la confrontation... 1278

Il y avait, au départ, une forme d’optimisme presque candide. En modernisant les infrastructures, en offrant aux supporters des stades aux standards internationaux, en professionnalisant l’organisation et l’accueil, en passant à ce qui est aujourd’hui appelé fan experience, beaucoup pensaient que le football marocain franchirait un cap non seulement sportif, mais aussi civique. L’idée était simple: en élevant les conditions d’accueil, on élèverait mécaniquement le comportement du public. Les récents événements survenus lors de FAR–Raja au Complexe Moulay Abdallah viennent brutalement contredire cette hypothèse. Une sorte de réveil brutal auquel, naïvement, on ne s’attendait pas. Ce qui s’y est produit n’est ni anodin, ni isolé, ni ne doit être considéré comme un fait divers. C’est au contraire le symptôme d’un mal plus profond, qui dépasse catégoriquement le simple cadre du football. L’illusion de l’infrastructure comme moteur de changement s’est simplement fracassée. Le Maroc a investi massivement dans ses équipements sportifs, avec en ligne de mire des ambitions continentales et internationales, et bien évidemment un leg et un acquis au profit de la jeunesse et du football. Le Complexe Moulay Abdallah, vitrine de cette politique, est censé incarner cette nouvelle ère. Il y a là la sécurité, le confort et l’organisation. Pourtant, ces infrastructures modernes n’ont pas empêché des scènes de violence, de dégradation et d’affrontements. Cela met en lumière une erreur d’analyse fondamentale. On ne résout pas un problème social par une réponse uniquement matérielle. Les stades ne sont pas des bulles étanches coupées des tensions de la société. Ils en sont souvent le reflet amplifié. Depuis quelque temps déjà, ils sont l’habitacle et le creuset de revendications et d’expressions qui dépassent le cadre du football. La question fondamentale est d’ouvrir les yeux. Sommes-nous face à un public de football ou à des groupes organisés, manipulés, poussés pour être la pointe de lance d’agendas obscurs ? Le fonctionnement ne rappelle t il pas les méthodes de l'Open Society? Il serait trompeur de réduire ces débordements à de simples «excès de supporters». Une partie du public présent dans les tribunes ne vient manifestement pas pour le football. Il s’agit, dans bien des cas, de groupes structurés, composés majoritairement de jeunes, parfois très jeunes, qui instrumentalisent l’événement sportif comme un espace d’expression violente. Eux-mêmes sont probablement manipulés et victimes. Le match devient alors un prétexte et le stade un théâtre où se jouent des rapports de force qui n’ont plus grand-chose à voir avec le jeu. L’affrontement avec les forces de l’ordre n’est pas accidentel. Il est recherché, préparé, parfois même ritualisé. Faut-il y voir une manipulation ? La question mérite d’être posée sans naïveté. Dans de nombreux contextes internationaux, les mouvements de supporters ont été infiltrés, instrumentalisés ou récupérés à des fins politiques, idéologiques ou criminelles. Le Maroc n’est pas, par essence, immunisé contre ce type de dérives. Le penser, c’est faire preuve d'ingénuité. Face aux déraillements, un autre élément interpelle : le mutisme de certains clubs. Ce silence est, au mieux, une forme de lâcheté. Au pire, une complicité implicite ou simplement une peur de les affronter. Les clubs sont les premiers concernés. Leur image et leur finance sont directement affectées par ces comportements. Leur responsabilité morale est engagée. Pourtant, rares sont ceux qui prennent position de manière claire, ferme et publique pour condamner ces actes et se désolidariser de ces groupes. Pourquoi ce silence ? Par crainte de perdre une partie de leur base de supporters ? Par incapacité à contrôler des groupes devenus autonomes ? Ou par calcul, en considérant que ces franges radicales contribuent malgré tout à l’ambiance et à la pression dans les stades ? Quelle qu’en soit la raison, cette posture est intenable. On ne peut pas revendiquer les bénéfices d’un soutien populaire, bénéficier de subventions et d’investissements colossaux aux frais des contribuables, tout en fermant les yeux sur ses dérives les plus graves. Les considérer comme des faits divers livrés aux services de sécurité n’est pas acceptable. Les clubs doivent se manifester, parler, s’exprimer, se désolidariser, condamner ouvertement. Les responsables de l’AS FAR viennent de rompre avec ce silence par un communiqué où ils dénoncent ce qui s’est passé. Il faudra sans doute aller plus loin pour tous les clubs de football et pour leur ligue. Pourquoi pas se constituer partie civile ? L’image des clubs, du football et du pays est lourdement touchée. Il s’agit également d’une question d’autorité et de projet de société. Au fond, la question dépasse le football. Elle renvoie à un enjeu plus large : celui de l’autorité, de l’encadrement de la jeunesse et du sens donné aux espaces collectifs. Quand des jeunes utilisent un match pour « en découdre », cela traduit un déficit d’intégration, de repères et de perspectives. Le stade devient alors un exutoire, mais aussi un terrain d’apprentissage de la confrontation. Il faut donc agir et rapidement. Des jeunes tous vêtus de noir rappellent étrangement des mouvements fascistes d’une autre époque, dans un autre monde. La réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire, même si elle est nécessaire. Elle doit être globale : éducative, sociale, culturelle. Elle suppose également une responsabilisation de tous les acteurs, notamment, on ne le répétera jamais assez, des parents, de la société, des clubs, de la fédération, des autorités locales, mais aussi des médias. Qualifier certains comportements ouvertement dangereux d’expressions festives et en monter des images est hasardeux. On donne implicitement de la visibilité à des mouvements qui en raffolent et qui démontrent ainsi leur puissance, faisant davantage d’émules et de sympathisants. Certains, naïvement, poussent le public à des comportements extrêmes par des narratifs inappropriés et une sémantique dont ils ne maîtrisent pas les codes. Plus que jamais, il y a lieu de restaurer le sens du football qui est, par essence, un moment culturel de partage, d’émotion collective, de rivalité encadrée. Lorsqu’il devient un champ de bataille, il perd sa raison d’être. Il est donc urgent de réaffirmer des lignes claires: - Tolérance zéro pour la violence organisée - Responsabilisation des clubs vis-à-vis de leurs supporters - Responsabilisation de la ligue professionnelle - Identification et sanction des fauteurs de troubles en back office - Reconstruction d’un lien sain entre la jeunesse et le sport. Car à défaut, les plus beaux stades du monde resteront des coquilles vides de sens, incapables de contenir des tensions qu’ils n’ont pas vocation à résoudre. Le Maroc du football mérite mieux que cela. Et il est encore temps de redresser la trajectoire, à condition de regarder la réalité en face, avec intelligence et sans complaisance.

6 avril : l'idée marocaine qui a conquis le monde... 1335

Le 6 avril est désormais inscrit dans le calendrier mondial comme la Journée internationale du sport au service du développement et de la paix. Une célébration portée par les Nations Unies, relayée sur tous les continents, et adoptée avec enthousiasme par des millions de pratiquants, d’institutions et de passionnés. Pourtant, derrière cette reconnaissance globale se cache une origine souvent méconnue. C’est une idée marocaine, celle de Hamid Kamal Lahlou. L’ironie est frappante. Alors que le monde célèbre avec ferveur cette journée, le Maroc, berceau de l’initiative, semble parfois en retrait, comme s’il hésitait à revendiquer pleinement cette paternité. Oui, il y a bien eu des initiatives et des organisations par-ci par-là. Mais cela n’est pas du tout au niveau de ce qu’on aurait pu espérer. On ne va pas citer les quelques manifestations organisées, histoire de ne froisser personne si on en omettait. En tout cas, il n’y a pas de manifestations importantes au compte des instances sportives, comme le ministère, le Comité National Olympique ou les grandes Fédérations Royales Marocaines Sportives. Faut-il y voir un simple oubli, ou une forme plus subtile de mise à distance ? La question mérite d’être posée, surtout lorsqu’on connaît la personnalité de celui qui en est à l’origine. Kamal Lahlou n’est pas un homme consensuel. Journaliste, dirigeant sportif, communicant, il s’est imposé au fil des décennies comme une voix singulière dans le paysage médiatique et sportif marocain. Son parcours est dense : ancien joueur de handball, à la base professeur et inspecteur d’éducation physique, acteur engagé dans le développement du sport national, il a occupé des responsabilités importantes, notamment au sein du Comité National Olympique Marocain et de l’Association des Comités Nationaux Olympiques Africains. Il est toujours président de la Fédération Royale Marocaine d’Haltérophilie et vice-président de la Fondation Mohammed VI des Champions Sportifs. Mais au-delà des titres et des fonctions, c’est son verbe qui marque et sa posture qui impressionne. Direct, clair, souvent critique, Lahlou dérange autant qu’il inspire. Il ne pratique ni la langue de bois ni la complaisance. Dans un environnement où la retenue est parfois érigée en règle implicite, son franc-parler tranche. Il pointe les insuffisances, interpelle les décideurs, et défend une vision exigeante du sport comme levier de développement et de rayonnement national. Ce positionnement lui a valu autant d’admirateurs que de détracteurs, et sans doute encore plus de dénigreurs. Certains saluent son courage et sa constance, d’autres lui reprochent un ton jugé trop incisif. D’autres encore ne trouvent rien à lui reprocher et pourtant, dans son dos, lui font beaucoup d’objurgations gratuites. Mais tous s’accordent sur un point : Kamal Lahlou est une figure incontournable, impossible à ignorer. Son patriotisme ne souffre d’aucune ambiguïté. Derrière chaque prise de parole, chaque critique, se dessine une ambition claire, celle de voir le Royaume occuper la place qu’il mérite sur la scène sportive internationale. La Journée du 6 avril s’inscrit précisément dans cette logique. En proposant de consacrer une date au sport comme vecteur de paix et de développement, Lahlou ne cherchait pas une légitimation personnelle, mais une reconnaissance du rôle fondamental que le sport peut jouer dans les sociétés modernes. Il a ainsi transcrit à sa façon la vision royale du sport et du rôle que le pays peut jouer à l’échelle universelle au service de la paix. Alors pourquoi cette relative discrétion au Maroc autour de cette journée ? Est-ce le prix à payer pour une parole libre ? Le contrecoup de rivalités qui n’ont pas lieu d’être ? Une manière implicite de marginaliser une figure jugée trop indépendante ? Une façon de clouer le bec à quelqu’un d’ambitieux ? Ou simplement un déficit de mémoire collective ? Quelles que soient les réponses, ou la réponse, une réalité demeure. Le 6 avril est une idée née au Maroc, portée par un Marocain, et adoptée par le monde entier. À l’heure où le pays cherche à renforcer son soft power et à valoriser ses réussites, il serait peut-être temps de réconcilier l’origine et la célébration. Car reconnaître à Kamal Lahlou cette initiative, ce n’est pas seulement rendre hommage à un homme. En a-t-il vraiment besoin ? C’est plutôt assumer une part de l’histoire contemporaine du sport national et mondial, et rappeler qu’au-delà des infrastructures et des performances, les idées aussi peuvent changer le monde. Et si c’est le Royaume du Maroc qui en est à l’origine, c’est encore mieux.

Élections en septembre ou chronique d’un rituel annoncé... 1439

Le rendez-vous est fixé : le 26 septembre. Comme à chaque échéance électorale, le Maroc s’apprête à entrer dans une séquence bien connue, presque ritualisée, où se mêlent espoirs affichés, calculs discrets et désillusions latentes. Mais bien avant le jour du vote, c’est déjà toute une mécanique qui se met en branle. Car en réalité, il n’y a pas une campagne, mais des campagnes. Celles, visibles, des slogans et des promesses, et celles, plus feutrées, des tractations et des arbitrages. Dès maintenant, le jeu des candidatures s’intensifie. Les partis s’activent, scrutent, sélectionnent, recrutent ou écartent, font des heureux et des heureuses ou déçoivent. On part à la recherche de profils « utiles » : ceux qui disposent de moyens financiers conséquents, ceux qui possèdent un réseau d’influence, ceux capables de mobiliser des clientèles locales. La logique est rarement idéologique, souvent pragmatique, parfois cynique. Dans cette compétition silencieuse, certains paient leur entrée, directement ou indirectement. D’autres multiplient les démarches, sollicitent, négocient, espèrent obtenir le précieux sésame de la تزكية. Cette investiture, qui devrait incarner un choix politique fondé sur la compétence, le militantisme et la vision, devient trop souvent une monnaie d’échange, un marqueur d’allégeance ou de capacité à « peser ». Et puis, en creux, il y a les absents. Toutes ces compétences reléguées en marge. Des profils sérieux, formés, parfois engagés, mais dépourvus des attributs jugés indispensables : pas d’argent, pas d’ancrage familial influent, pas de réseau stratégique. Ceux-là regardent souvent le train passer. Leur exclusion silencieuse est peut-être l’un des angles morts les plus préoccupants du processus électoral. Ils sont légion, les jeunes filles et garçons et les femmes qui aspirent à jouer un rôle politique. Mais parmi elles et eux pullulent les opportunistes qui se collent à la politique pour des raisons que les exemples récents et anciens rendent limpides à tous... Viendra ensuite la phase des programmes. Une valse bien rodée de déclarations d’intention, où la parole tient lieu d’action. Ici le ridicule ne tue point, il est applaudi. Les discours s’empilent, les promesses s’alignent, les ambitions se gonflent. Mais entre dire et faire, l’écart reste abyssal. Dans un autre registre, la psychiatrie évoque les « images » : des constructions mentales qui ne se traduisent pas nécessairement dans le réel. La métaphore n’est pas sans pertinence ici. Trop souvent, les programmes relèvent davantage de la projection que de la planification. Et enfin, il y a le citoyen. Le votant. Celui dont la participation est censée donner sens à tout l’édifice. Mais là encore, le constat est préoccupant. Une part importante de la population ne s’est même pas inscrite sur les listes électorales. D’autres, désabusés, hésitent à se déplacer. Le risque d’une abstention massive plane, comme une ombre persistante. Dans ces conditions, qui votera ? Probablement les militants, fidèles mais peu nombreux. Ceux qui restent mobilisés par conviction ou par discipline partisane. Et puis, plus problématique encore, ceux que des logiques de rétribution incitent à participer. Une participation biaisée, qui affaiblit la portée démocratique du scrutin. Un million de voix peut faire de tel ou tel parti une force gouvernementale... Ainsi se dessine une équation fragile : des élites sélectionnées selon des critères discutables, des programmes souvent déconnectés, et un corps électoral en retrait. Le tout dans un contexte où les attentes sociales, elles, restent fortes. Les élections devraient être un moment de clarification, de choix, d’élan collectif. Elles risquent, une fois de plus, de n’être qu’un exercice formel, dont les résultats peinent à traduire la complexité et les aspirations profondes de la société marocaine. La question demeure alors, simple et essentielle : comment redonner du sens à ce moment démocratique ? Il nous reste encore du temps pour corriger cela. C'est une responsabilité : nous, héritiers d'un pays millénaire, que léguerons-nous à notre descendance, que nous décevons un peu plus chaque jour ? C'est une question de conscience.

Méditerranée : le grand effacement amazigh dans le récit historique eurocentré... 1446

L’histoire des relations entre les deux rives de la Méditerranée est profondément biaisée. Derrière l’opposition paresseuse entre un Nord supposément moteur et un Sud relégué à la marge se dissimule un oubli plus grave : **l’effacement systématique du rôle déterminant des Amazighs (Berbères, Maures) dans la formation de l’Europe méditerranéenne**. Cet effacement n’a rien de neutre ni d’accidentel ; il relève d’une véritable construction idéologique. Bien avant l’ère coloniale, les populations amazighes structurent l’essentiel de l’espace nord-africain et occupent une place centrale dans les dynamiques politiques, militaires, commerciales et culturelles de la Méditerranée, formant des piliers essentiels de son histoire. Ils assurent une jonction quasi continue entre l'Afrique subsaharienne et le nord de la Méditerranée. De l’Al-Andalus à la Sicile médiévale, leur empreinte est profonde et durable. Symbole de cette centralité, la conquête de la péninsule Ibérique au VIIIe siècle est menée par Tariq ibn Ziyad (ainsi nommé selon les sources) à la tête d’une armée majoritairement amazighe. Les chroniques insistent sur sa composition en grande partie berbère. Cette réalité est systématiquement minimisée au profit d’un récit arabo-centré qui invisibilise la composante amazighe prédominante. Sans les Amazighs, il n’y aurait tout simplement pas eu d’implantation musulmane durable en Europe occidentale avec ce qui s'en suivit comme impact. Réduire Al-Andalus à une simple excroissance du « monde arabe » est une falsification grave par simplification. Les dynasties qui portent son apogée, au premier chef les Almoravides et les Almohades, sont d’origine amazighe. Issues de confédérations berbères sahariennes et atlasiennes, elles refondent les équilibres politiques de l'Afrique du Nord et d’Al-Andalus et construisent une civilisation hispano-mauresque à aujourd'hui vivace. Cette civilisation, fondamentalement amazighe, a marqué l’architecture urbaine et monumentale, encore visible à Séville, Marrakech, Fès ou Cordoue. Elle a structuré une pensée religieuse et juridique avec un malikisme réformateur chez les Almoravides, un rigorisme doctrinal chez les Almohades pour les musulmans et la pensée de Maïmonide pour les Juifs. Elle a par ailleurs impacté durablement l’organisation politique et militaire de la Méditerranée occidentale. Le sud de l’Espagne et du Portugal porte encore aujourd’hui les traces visibles et toponymiques de cette présence amazighe. L’ignorer, c’est mutiler une histoire profondément partagée. Pour rafraichir cette mémoire quoi de mieux qu'un petit tour en Extremadura espagnol. Cette influence ne s’arrête pas aux rives andalouses. En Sicile et dans le sud de l’Italie en général, à Palerme notamment, les interactions entre mondes nord-africains et espaces européens sont constantes durant les périodes islamiques puis normandes, via des contingents militaires, des réseaux marchands et des transferts de savoirs. Ces circulations intègrent une importante composante amazighe, souvent dissoute a posteriori dans la formule vague d’« influence arabe ». Le couscous y est toujours présent accompagné avec des friandises aux amendes à la fleur d'oranger. En parlant indistinctement d’« Arabes », les récits dominants gomment la pluralité réelle des acteurs et effacent la profondeur africaine de ces échanges. Cet effacement procède de plusieurs biais cumulés. D’abord, **l’eurocentrisme** et l’incapacité à admettre que des populations africaines ont été cofondatrices de l’Europe méditerranéenne. Ensuite, **l’arabo-centrisme historiographique** et la tendance à homogénéiser le monde musulman en invisibilisant ses composantes non arabes, dont principalement les Amazighs. Enfin, **l’héritage colonial**, avec le besoin de lisser et de hiérarchiser les récits pour légitimer une prétendue supériorité civilisationnelle européenne. Le résultat est clair : les Amazighs sont relégués à un rôle secondaire, folklorique ou local, alors qu’ils ont été des acteurs structurants de la Méditerranée occidentale. Leur impact est sans équivoque l’un des plus importants de l’histoire de la région. Corriger ce biais ne se résume pas à ajouter un chapitre « berbère » dans des livres d’histoire déjà écrits. **Il faut reconfigurer la narration elle-même. ** Il s’agit de réinscrire les Amazighs au cœur du récit méditerranéen. L’Europe du Sud n’est pas uniquement l’héritière de Rome et du christianisme. Elle est aussi, en partie, le produit d’apports nord-africains, particulièrement amazighs, visibles dans ses structures politiques, ses paysages urbains, ses arts culinaires et vestimentaires, certains prénoms et imaginaires. Le prénom Maurice n’en est-il pas un exemple d’impact indélébile ? La Méditerranée occidentale doit être pensée comme un espace de co-construction, et non comme un théâtre de diffusion unilatérale du Nord vers le Sud. Reconnaître cela ne relève pas d’un réflexe identitaire, ou d'une quelconque revendication idéologique, mais d’une exigence minimale de rigueur scientifique. L’histoire méditerranéenne a été aplatie pour servir des logiques de pouvoir, au prix d’une simplification extrême des trajectoires et des acteurs. Les Amazighs comptent parmi les grands effacés, sinon les seuls exclus. Les réintégrer pleinement dans le récit n’est pas « réécrire » l’histoire au sens de la travestir : c’est **la réparer**, en restituant à la Méditerranée sa profondeur africaine et sa véritable complexité. Cette approche est indispensable pour apaiser les relations dans la région et pour une construction solide du futur de ses populations, qu’il s’agisse de relations politiques, économiques ou simplement humaines. Depuis des siècles, ce récit déséquilibré imprègne les discours académiques, médiatiques et politiques. Or, la Méditerranée a toujours été une mer de circulation, non de domination ; un espace d’interactions permanentes, non une frontière entre mondes hiérarchisés. Dès l’Antiquité et sans doute avant, elle est une zone de fécondation mutuelle entre civilisations africaines, levantines et européennes. L’archéologie le démontre avec force. Phéniciens, Romains, Carthaginois, Égyptiens, Numides et, bien sûr, Amazighs ont structuré ses échanges commerciaux, culturels et scientifiques. L’idée d’une Europe autonome, source unique de modernité, n’est qu’une reconstruction tardive. Il n'y a pas si longtemps à l'échelle géologique, le détroit entre le Maroc et l'Espagne ne faisait guère plus d'un kilomètre... Il appartient aux historiens, aux enseignants et aux systèmes scolaires des deux rives de corriger cela, dans la perspective d'un avenir commun fondé sur un passé tout aussi partagé.

Dopage: sortir de la fiction, affronter le problème de santé publique... 1560

Il est tentant de balayer les récents cas de dopage dans le football marocain d’un revers de main, de les réduire à des erreurs individuelles, des accidents de parcours, voire des injustices. C’est tentant, mais dangereux. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse de loin quelques sanctions disciplinaires. Le dopage, dans sa forme contemporaine, n’est plus seulement une tricherie: c'est un révélateur brutal d’un dérèglement plus profond, celui d’un écosystème sportif et sanitaire en perte de contrôle, entretenu par une illusion confortable: «le football n’est pas concerné». Pendant longtemps, le football s’est abrité derrière une fiction commode: celle d’un sport relativement épargné par le dopage, illusion entretenue à l’échelle mondiale malgré des précédents bien documentés. Au Maroc, cette fiction persiste: chaque cas est traité comme une anomalie, jamais comme un signal. Attention toutefois: ce qui a été révélé récemment concerne certes le football, mais il est loin d’être le seul touché. La montée en puissance de l’Agence Marocaine Antidopage (AMAD) et l’augmentation significative des contrôles ont changé la donne: ce que l’on voit aujourd’hui, ce n’est pas forcément plus de dopage, mais davantage de vérité. Et cette vérité dérange. Le récit du «dopage accidentel» résiste de plus en plus mal à l’épreuve des faits. Le discours dominant est bien rodé: les sportifs seraient victimes de dopage involontaire, entre compléments alimentaires contaminés, médicaments mal prescrits et erreurs de bonne foi. Ce discours n’est pas entièrement faux. Il est simplement incomplet. Car derrière le «dopage involontaire» se cache une réalité plus troublante: une banalisation généralisée de l’ingestion de substances, dans une culture où la performance immédiate présumée prime sur la connaissance, la prudence et l’encadrement médical. Pourtant il est quasi impossible de prouver que s'ingérer telle ou telle substance puisse favoriser la performance sportive. Ce qui est par contre certain et prouvé, se sont les conséquences inévitables sur la santé. Le droit antidopage est implacable: le sportif est responsable de tout ce qu’il consomme, qu’il ait ou non eu l’intention de tricher. Ce principe de responsabilité objective n’est pas une injustice, c’est un garde‑fou. Mais encore faut‑il donner aux sportifs les moyens réels de comprendre ce qu’ils ingèrent. Aujourd’hui, ce n’est manifestement pas le cas pour une large partie d’entre eux. S’agissant des sportifs de haut niveau, les contrôles sont là pour dissuader et sanctionner le cas échéant. La problématique devient encore plus grave lorsqu’il s’agit de jeunes, et moins jeunes, qui pratiquent pour eux‑mêmes, en dehors des circuits les plus visibles. C’est là que les compléments alimentaires constituent une nouvelle zone grise et le cœur du problème, largement sous‑estimé. Les compléments sont devenus la porte d’entrée d’un dopage diffus, invisible, insidieux. Produits non certifiés, importations incontrôlées, marketing agressif: tout concourt à entretenir une illusion de sécurité, alors que ces produits représentent un angle mort sanitaire. Leur consommation massive chez les jeunes est rarement encadrée médicalement. Elle repose sur des recommandations informelles, des conseils de vestiaire, des vendeurs improvisés, parfois même sur des «influenceurs» des réseaux sociaux. On en trouve même dans certains souks et laiteries. Le résultat est sans appel: des carrières brisées pour quelques grammes de poudre mal identifiée, mais surtout, et c’est le plus inquiétant, des organismes fragilisés, des troubles hormonaux, des déséquilibres métaboliques qui apparaissent de plus en plus tôt. Le dopage n’est plus seulement une fraude sportive, il devient un problème de santé publique à part entière. Le silence, et parfois la complicité passive, des clubs et des salles de sport est un autre angle mort du système. Il faut avoir le courage de poser la question qui dérange: où sont les clubs dans cette affaire ? Rares sont les salles de sport réellement épargnées. Certaines n’hésitent pas à commercialiser, sans le moindre scrupule, des produits dont seuls leurs fournisseurs connaissent réellement la composition et les effets potentiels sur le corps des pratiquants. Et puis comment répondre à un jeune qui vous interpelle en vous disant: Vous nous dites que ces produits ne sont pas bons alors que le coach nous dit qu'il faut en prendre. Dans de nombreux cas, l’encadrement médical est insuffisant, voire inexistant. Les jeunes évoluent dans un environnement où l'apparence physique est glorifiée, mais où la culture scientifique et médicale demeure marginale. Ce vide est comblé par l’improvisation, et pire encore, par une forme de déresponsabilisation collective. Lorsque le scandale éclate, le sportif se retrouve seul face à la sanction. Le club, lui, disparaît du récit. La loi, pourtant, définit clairement les différents niveaux de responsabilité: les produits ne tombent pas du ciel. Cette asymétrie n’est plus tenable. La responsabilité ne peut plus être pensée comme uniquement individuelle. Le dopage dans le football marocain, depuis que deux joueurs de haut niveau se retrouvent mis en cause, ne peut plus être analysé uniquement à travers le prisme de la faute personnelle. Il est le produit d’un marché des compléments insuffisamment régulé, d’un déficit d’encadrement médical structuré, d’une pression de performance de plus en plus précoce et d’une culture sportive qui valorise le résultat plus que la compréhension, dans le déni d’une loi pourtant existante. Face à cela, l’AMAD, sur la base de règles strictes, s’est vu confier la mise en œuvre de la politique nationale de lutte et le fait avec brio. Pour elle l’application mécanique des règles, sans adaptation fine aux réalités locales et sans pédagogie massive, ne suffit pas. Sanctionner sans éduquer revient à traiter les symptômes en ignorant la maladie. Ce qu’il faut changer maintenant, ce n’est plus seulement corriger à la marge: il faut repenser le système. Concrètement: -Imposer un encadrement médical obligatoire dans tous les clubs. -Créer une liste nationale de compléments certifiés, contrôlés et traçables. -Former systématiquement les jeunes sportifs et leurs encadrants aux risques liés aux substances. -Responsabiliser juridiquement les clubs et les staffs, afin qu’ils ne puissent plus se retrancher derrière l’ignorance ou la bonne foi. Et surtout: sortir de l’hypocrisie générale et regarder la réalité en face. Le Maroc n’est pas un cas isolé. Il se trouve simplement dans un moment charnière. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est le passage d’un dopage marginal à une forme systémique, non pas organisé, mais diffus, culturel, presque inconscient. Refuser de le voir, c’est accepter qu’une génération de jeunes paie le prix de cette cécité. Le dopage n’est pas seulement une affaire de triche. C’est une affaire de santé publique, et désormais, une affaire de **responsabilité collective**.