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Societé

Oxford, Fès ou le mystère du décrochage... 130

Voilà bientôt dix jours que je marche dans Oxford. Quel plaisir d'y déambuler. Dix jours à arpenter ses ruelles étroites, à me frotter à ses murs en pierre, à respirer ses jardins impeccables et ses collèges centenaires aux murailles majestueuses. Dix jours à entrer dans des bibliothèques où le silence ressemble à une religion. Dix jours à visiter des musées gratuits, ouverts à tous, riches d’objets, d’idées et de mémoire humaine. Ici, la connaissance n’est pas enfermée. Elle circule. Elle se partage. Elle se respire. Elle vit. Chaque musée est une leçon d’humilité. On y voit l’histoire de l’humanité racontée avec soin, délicatesse, patience et fierté. On y passe des heures sans fatigue. En sortant, on a envie d’y revenir. Le jardin botanique lui-même semble être une invitation permanente à comprendre la terre, les plantes, le vivant, l’univers, le lointain. Mais depuis dix jours aussi, une question me poursuit. Elle m’a frappé brutalement au musée de la science lorsque j’y ai découvert des astrolabes venus de chez nous, du Maroc, du monde musulman. Là, exposés avec respect, comme des symboles d’une époque où nous étions parmi les producteurs du savoir mondial. Alors une interrogation devient obsession: comment avons-nous perdu cette avance ? Il faut rappeler une vérité historique souvent oubliée: l'Université Al Quaraouiyine à Fès, fut la première université du monde. À une époque où une grande partie de l’Europe vivait encore dans les obscurités du Moyen Âge, Fès rayonnait déjà par la théologie, les mathématiques, l’astronomie, la médecine, la philosophie et les sciences du langage. Des savants y enseignaient pendant que l’Europe apprenait encore à structurer ses institutions du savoir. Dans les cartes mondiales retraçant l’histoire de la connaissance humaine, Fès apparaît bel et bien comme l’un des grands centres intellectuels de l’humanité. Alors que s’est-il passé ? À quel moment Oxford et Cambridge ont-elles pris le dessus ? Pourquoi ici les sciences ont-elles continué à progresser alors que chez nous l’élan s’est progressivement arrêté? Pourquoi l’Europe a-t-elle transformé les universités en moteurs permanents d’innovation et de développement pendant que nous avons fini par sanctuariser, sacraliser, le passé au lieu de construire l’avenir ? La réponse ne peut pas être simpliste. Aucun peuple ne décline du jour au lendemain par accident. Aucune civilisation ne s’effondre par hasard. Le décrochage du monde musulman, et particulièrement marocain, est le résultat d’un long processus historique auquel des acteurs puissants ont contribué. D’abord, il y eut la fermeture progressive de l’esprit critique. Pendant des siècles, le monde musulman avait fait de la curiosité intellectuelle une valeur centrale. On traduisait les Grecs, les Perses, les Indiens. On débattait. On expérimentait. On écrivait, on enseignait. Le savant avait du prestige. Le doute était permis, admiré. Puis, peu à peu, la peur du changement et le conservatisme ont remplacé la dynamique intellectuelle. Les savants sont condamnés, tués, écorchés, leurs livres brûlés. L’enseignement s’est réduit à la répétition plutôt qu’à l’invention. Pendant ce temps, l’Europe connaissait la Renaissance, puis la révolution scientifique, puis les Lumières. Oxford et d’autres universités européennes ont compris une chose essentielle: une université n’est pas seulement un lieu de transmission d'un savoir figé, c’est un lieu de production du savoir et d'innovation. Chez eux, les bibliothèques sont devenues des cathédrales modernes. Ici, on continue de considérer le livre comme un objet secondaire. Là-bas, la recherche a été financée, protégée, encouragée. Chez nous, à aujourd'hui combien de chercheurs vivent encore dans la précarité et l’indifférence ? Mais il y a plus profond encore. Oxford impressionne par une chose rare: la continuité. Ici, les traditions n’ont pas été détruites au nom de la modernité. Elles ont été intégrées à elle. Les étudiants portent fièrement encore une tenue spécifique noire pour les examens et des oeillets à la boutonnière. Les professeurs continuent à revêtir leurs robes universitaires séculaires. Les rites académiques subsistent sans autre option. Et pourtant, personne ne considère cela comme incompatible avec l’innovation technologique ou scientifique. C’est peut-être là aussi l’une des grandes différences. Où sont passés les rituels d'antan Al Quaraouiyine qui ont inspiré l'ensemble des universités du monde ? Nous avons aujourd'hui tendance à croire que la modernité exigerait de rompre brutalement avec nos traditions. Eux ont compris que l’identité peut être une force lorsqu’elle accompagne le progrès au lieu de le combattre. Ici, les collèges sont respectés parce qu’ils incarnent une histoire vivante. Les bâtiments sont entretenus avec un soin presque sacré. Les étudiants semblent conscients qu’ils appartiennent à quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes. Ils sont assis sur des bancs prestigieux. Le savoir n’est pas un simple outil d’ascension sociale; il est une mission collective. Cela se ressent jusque dans les comportements. Les gens sont calmes, disciplinés, curieux, respectueux. Non parce qu’ils seraient naturellement supérieurs aux autres, mais parce que des siècles d’institutions solides ont façonné une culture du civisme et du respect de l’espace public. Le vrai drame du monde musulman n’est peut-être pas seulement économique ou politique. Il est culturel. Nous avons cessé de protéger durablement nos institutions du savoir. Nous avons souvent remplacé la logique de mérite par celle des réseaux, la culture de la recherche par celle du diplôme, la patience scientifique par l’urgence politique. Pendant que d’autres construisaient des bibliothèques, nous avons parfois construit des certitudes. Mais tout n’est pas perdu. Le plus fascinant à Oxford n’est pas sa richesse matérielle. C’est sa capacité à croire encore et toujours au savoir. À investir dans les livres, les musées, les laboratoires, les jardins, les étudiants et les enseignants comme on investirait dans l’avenir même de la nation. La vraie question n’est donc pas seulement: pourquoi avons-nous décliné ? La vraie question est sans doute: avons-nous encore la volonté de redevenir une civilisation qui produit du savoir plutôt qu’une société qui le consomme? L’histoire montre une chose essentielle: aucune avance n’est éternelle. Ni celle des empires. Ni celle des universités. Ni celle des civilisations. Fès a déjà illuminé le monde. Rien n’interdit qu’elle, Marrakech, Rabat, ou Benguerire le fasse à nouveau. À condition de comprendre que le progrès ne se décrète pas. Il se construit dans les écoles, dans les bibliothèques, dans la liberté intellectuelle, dans le respect des enseignants, dans la protection de la science et dans la réconciliation entre identité et modernité. Le vrai écart ne s’est pas creusé uniquement dans les budgets ou dans les infrastructures. Il s’est creusé dans notre rapport au savoir.

Le Maroc à deux vitesses… et le mouton en première classe... 94

L’Aïd est passé, mais pas le choc du prix du mouton… Chaque année, en prélude et après l’Aïd al-Adha, les discussions reviennent avec la même intensité : le prix du mouton. Mais cette fois, le débat a pris une autre dimension. Beaucoup de Marocains ne parlent plus simplement d’une hausse passagère ou d’une année difficile. Ils parlent d’un véritable basculement économique et social. Certains se sentent volontairement exclus du plaisir d'égorger un mouton. Et trouvent des boucs émissaires tout indiqué : le gouvernement et son chef et Chenaqa, ces intermédiaires de fortune qui cherchent à se faire quelques sous. En fait un pauvre qui accuse un autre. Pendant des années, on a expliqué aux citoyens que la flambée des prix était liée à la sécheresse, au manque de pluie, à la baisse du cheptel national et aux difficultés des éleveurs. L’argument semblait logique. Moins d’eau, moins de pâturages, moins de bétail : les prix montent. Mais aujourd’hui, une question dérangeante s’impose : il a plu, les barrages se sont améliorés, les campagnes ont reverdi… alors pourquoi les prix ne baissent-ils pas ? Le citoyen marocain doit finir par comprendre que le problème dépasse largement la météo. Lorsque certains responsables évoquent au Parlement des moutons à 1000 dirhams, beaucoup y voient une fiction déconnectée de la réalité des marchés. Dans la majorité des villes et villages, les prix réellement pratiqués ont été bien supérieurs, plaçant l’Aïd hors de portée d’une partie importante des familles sinon au prix de sacrifices énormes. Mais derrière cette polémique se cache une vérité économique plus profonde, souvent tue parce qu’elle dérange : dans les économies modernes, les prix ne s’alignent pas sur le pouvoir d’achat des pauvres. Ils s’alignent sur celui de ceux qui peuvent payer. C’est là toute la réalité du Maroc à deux vitesses. Quand une frange dispose d’un pouvoir d’achat élevé, le marché finit naturellement par ajuster ses prix vers le haut. Le vendeur ne fixe pas son prix en fonction de celui qui souffre, mais de celui qui achète malgré tout. Ce phénomène existe partout dans le monde. Plus un pays se développe, plus sa monnaie prend de la valeur, plus les prix augmentent. Et plus les inégalités deviennent visibles entre ceux qui suivent cette hausse, la supporte, et ceux qui la subissent. Le Maroc n’échappe naturellement pas à cette logique. On peut multiplier les aides sociales, les subventions ou les mesures d’urgence. Mais il faut avoir le courage intellectuel de reconnaître une chose : ces politiques compensent parfois la douleur sans régler le problème de fond. Elles soulagent temporairement, mais ne créent pas durablement la richesse. Une question mérite d’être posée sans tabou : jusqu’où doit aller l’État dans la régulation économique et la redistribution ? Est-ce véritablement son rôle principal de corriger en permanence les déséquilibres du marché ? Ou doit-il avant tout créer les conditions d’une économie forte, libre, productive et attractive ? Car la richesse nationale ne se décrète pas. Elle se produit. Et pour produire de la richesse, il faut de l’investissement, de l’initiative et de la confiance. Or beaucoup d’entrepreneurs marocains, y compris parmi les plus fortunés, hésitent à investir davantage. Ils craignent la lourdeur administrative, la multiplication des procédures, l’instabilité réglementaire ou encore une pression fiscale jugée excessive. À force de compliquer l’acte d’investir, on finit par décourager ceux qui pourraient créer de l’emploi et donc améliorer le pouvoir d’achat. Car le véritable pouvoir d’achat ne vient pas des discours politiques. Il vient du travail, des salaires et de la dynamique économique. Plus l’économie crée d’emplois qualifiés et de valeur ajoutée, plus les revenus augmentent. Et plus les revenus augmentent, plus les citoyens peuvent faire face aux prix du marché. Il existe aussi une contradiction culturelle qu’il faut avoir le courage de regarder en face. Le Marocain accepte parfois de payer très cher un téléphone dernier cri, une voiture, une marque de vêtements, des cigarettes ou des loisirs coûteux. Mais lorsqu’il s’agit du travail d’un paysan, d’un éleveur ou d’un artisan, la hausse des prix devient immédiatement scandaleuse. Comme si le labeur agricole devait rester éternellement sous-évalué. Pourtant, derrière chaque mouton vendu à l’Aïd, il y a des mois de travail, de nourriture, de transport, de soins et de risques supportés par des familles rurales souvent modestes elles aussi. Le vrai débat ne consiste donc pas uniquement à dénoncer les prix élevés. Il consiste à réfléchir collectivement au modèle économique que le Maroc veut construire. Un modèle fondé sur l’assistanat permanent et la régulation excessive ? Ou un modèle fondé sur la création de richesse, l’investissement, la confiance économique et la valorisation du travail ? L’Aïd est passé. Mais le choc du prix du mouton, lui, restera peut-être comme le symbole d’un Maroc en pleine transition, où les aspirations à la modernité se heurtent encore aux fractures profondes du pouvoir d’achat et des inégalités sociales.

Royal Air Maroc : compagnie nationale ou simple machine à rentabilité ? 171

Certaines décisions d’entreprise dépassent largement le cadre du management. Elles peuvent impacter la souveraineté économique, la cohésion territoriale, l’influence diplomatique et même l’image d’un pays. La suspension annoncée par Royal Air Maroc de nombreuses dessertes africaines ainsi que l’arrêt des vols vers Ouarzazate, Errachidia et Zagora à partir du 7 juin appartient clairement à cette catégorie. Une question devient ainsi inévitable: la RAM est-elle encore pensée comme un outil stratégique ou uniquement comme une entreprise qui ne raisonne plus qu’en termes de rentabilité immédiate? Le Maroc a construit patiemment une relation exceptionnelle avec une grande partie du continent; relation qui n’a pas été bâtie uniquement par la diplomatie officielle, les banques ou les investissements. Elle s’est aussi construite dans les aéroports, dans les avions, dans la régularité des liaisons aériennes, dans la proximité humaine créée par les voyages. Dans plusieurs capitales africaines, la RAM est bien plus qu’une simple compagnie aérienne. Au Sénégal, au Cameroun, au Congo-Brazzaville ou encore à Kinshasa, nombreux sont ceux qui parlent de “la compagnie de nos frères marocains”. Beaucoup de voyageurs africains préférent la RAM à toutes les autres compagnies pour rejoindre l’Europe ou les USA via Casablanca. Cette fidélité n’a rien d’automatique. Elle s’est construite sur des années de confiance, d’habitudes, de présence continue et de stratégie africaine assumée. Or cette confiance est fragile. Suspendre brutalement des liaisons, même temporairement, revient à ouvrir un boulevard à la concurrence. Dans l’aérien, les habitudes perdues sont extrêmement difficiles à reconquérir. Un passager qui découvre une autre compagnie, un autre hub ou une autre connexion finit souvent par changer durablement ses réflexes de voyage. Le plus paradoxal est que cette décision intervient au moment même où le Maroc ambitionne de devenir un hub continental majeur à l’approche de la Coupe du Monde 2030. Comment prétendre renforcer le rôle continental de Casablanca tout en affaiblissant certaines connexions africaines stratégiques? Comment vouloir devenir un champion africain du transport aérien tout en donnant le sentiment d’abandonner des marchés laborieusement fidélisés? Le problème dépasse le continent africain. La décision concernant Drâa-Tafilalet est peut-être encore plus grave sur le plan national. Ici, il ne s’agit plus uniquement d’une logique commerciale. Il s’agit d’aménagement du territoire. La disparition des vols vers Ouarzazate, Errachidia et Zagora envoie un signal extrêmement violent à toute une région qui souffre déjà d’un sentiment ancré de marginalisation. Une région dont on extrait énormément de richesses pour souvent très peu en retour. Depuis des années, on parle de régionalisation avancée, de désenclavement et de développement des territoires intérieurs. Qu'en est il dans les faits? Une contradiction difficilement soutenable. Ouarzazate n’est pas une ville marginale. C'est l’un des pôles les plus singuliers du pays en tourisme saharien, culturel, écotourisme, sport d’aventure, tourisme expérientiel haut de gamme et Cinéma. Rares sont les destinations capables de cumuler autant de potentialités. La ville abrite également le complexe solaire Noor, infrastructure énergétique stratégique à l’échelle mondiale. Errachidia est la porte d’entrée du Tafilalet et d’une importante diaspora qui dépend fortement de l’existence de liaisons régulières. Quant à Zagora, c'est l’un des symboles émergent de circuits désertiques. Réduire ou suspendre leur desserte revient mécaniquement à fragiliser leur attractivité économique mais aussi psychologique et identitaire. Un investisseur peut accepter l’éloignement. Il accepte beaucoup plus difficilement l’imprévisibilité logistique. Le plus troublant dans ce dossier reste toutefois l’absence totale de communication claire. Ni la compagnie, ni les autorités gouvernementales, ni les institutions régionales n’ont fourni d’explications à la hauteur des enjeux. Existe-t-il un différend financier entre la région et la RAM? Les engagements ont-ils été respectés? La compagnie considère-t-elle simplement ces lignes comme insuffisamment rentables? Le gouvernement a-t-il été consulté avant une décision aux conséquences aussi importantes? Le Parlement a-t-il seulement été informé? Une compagnie bénéficiant d’un soutien public massif ne peut agir comme une entreprise totalement déconnectée des impératifs stratégiques du pays. Une ligne intérieure déficitaire peut malgré tout être essentielle pour la cohésion territoriale, le tourisme, l’investissement, la mobilité des citoyens ou la stabilité économique régionale. C’est précisément pour cela que de nombreux pays maintiennent des mécanismes de continuité territoriale subventionnée. Une compagnie nationale n’est pas uniquement jugée sur ses performances financières ou ses lignes long-courriers rentables. Elle est aussi jugée sur sa capacité à servir la nation dans son ensemble. Le cas de Ouarzazate illustre parfaitement ce danger. Le secteur touristique local sort à peine d’années extrêmement difficiles. Réduire la connectivité aérienne dans un tel contexte revient à aggraver une situation déjà sous tension. Le risque est désormais celui d’un cercle vicieux redoutable. Moins de vols entraîne moins de touristes, donc moins d’investissements, donc moins de rentabilité, donc encore moins de vols. Et que dire du travail pour la population. Lorsqu’une spirale de ce type s’installe, elle devient extrêmement difficile à inverser. L'affaire révèle une faiblesse profonde du pilotage stratégique et l’absence de coordination réelle entre transport aérien, tourisme, développement et vision territoriale. Comment convaincre des hôteliers, des producteurs de cinéma ou des investisseurs de miser sur une région dont l’accessibilité peut disparaître quasiment du jour au lendemain? Le plus incompréhensible reste peut-être le timing. Alors que la RAM communique abondamment sur l’acquisition de nouveaux appareils et ses ambitions internationales, elle réduit dans le même temps certaines dessertes essentielles au tissu territorial marocain et africain. Ces nouveaux avions voleront vers où ? Et surtout au profit de qui ? Une compagnie nationale ne peut pas se transformer en simple opérateur commercial obsédé par les seules lignes rentables. Sinon, le risque est immense: celui de voir disparaître sa légitimité nationale au moment même où elle ambitionne d’étendre son influence continentale. Ce type de décision dépasse largement le pouvoir de simples managers. Il touche directement à la stratégie du pays, à l’équilibre des territoires et à la vision même du Maroc de demain. A force de réduire la connectivité des régions périphériques et de fragiliser certains liens africains, ce n’est pas seulement un réseau aérien que l’on affaiblit. C’est tout un horizon économique, diplomatique et territorial que l’on rétrécit.

Visions d'Oxford... 213

À Oxford, on ne visite pas seulement une université ou une ville. On traverse une histoire, une manière d’habiter le savoir, là où les pierres anciennes dialoguent avec les ambitions de la jeunesse mondiale. Chaque collège possède son entrée particulière, parfois sobre mais imposante, sa propre âme, son architecture, ses rites, ses jardins silencieux, ses bibliothèques chargées de siècles. Mais certains lieux marquent davantage que d’autres. Parmi eux, Oriel College occupe une place particulière. Fondé au XIVe siècle, il donne l’impression d’un équilibre rare entre tradition et mouvement. Derrière ses murs austères se cache une vie intellectuelle intense, portée par des étudiants venus des quatre coins du monde et des enseignants aux allures d'anges aux sourires à la fois savants et humains. Dans ses cours pavées, se croisent des pas souvent furtifs, légers, imperceptibles. On y entend se mêler des accents africains, asiatiques, européens, américains et que sais je. Cette diversité n’est pas un slogan institutionnel. Elle est visible dans les cafés, dans les bibliothèques, devant des carfood, dans les rues et ruelles. En quittant les abords de High Street pour rejoindre Oriel Square, en traversant Broad Street, Catte Street ou encore Cornmarket Street, on comprend rapidement qu’Oxford vit au rythme de sa jeunesse en renouvellement perpétuel. Les bicyclettes et les trotinettes, aujourd'hui électriques, filent entre les bâtiments gothiques. Les librairies débordent d’étudiants. Les terrasses bruissent de conversations. Les breuvages sont frais et inspirant. Ici, la ville semble appartenir d’abord aux étudiants. Contrairement à certaines grandes universités américaines comme Harvad, où la présence de chercheurs, de professeurs et de doctorants donne parfois le sentiment d’une cité savante dominée par l’élite académique, avec peu d'étudiants. Oxford paraît respirer avant tout la vie estudiantine. Dans les rues étroites bordées de ses collèges séculaires, ce sont surtout des jeunes que l’on croise: des étudiants pressés, des groupes échangeant en plusieurs langues, des lecteurs absorbés dans leurs livres sur les pelouses de Christ Church Meadow ou au détour de Radcliffe Square. Cette jeunesse permanente donne à Oxford une énergie particulière. La tradition n’y étouffe pas l’avenir mais le nourrit et le forge. Chaque collège représente un petit monde autonome avec ses coutumes, ses résidences, ses salles de repas, ses jardins et ses bibliothèques nourricières. Pourtant, tous participent à une même civilisation universitaire où la curiosité intellectuelle demeure une valeur centrale, une raison de vivre. Parmi les lieux qui illustrent le mieux cette continuité du savoir figure le History of Science Museum. Niché sur Broad Street, face à l’âme historique de l’université, ce musée rappelle que la science n’a jamais été l’œuvre d’une seule civilisation. On y découvre notamment de magnifiques astrolabes marocains, d’une précision et d’une beauté exceptionnelles, témoins du rôle majeur joué par les savants maures dans l’histoire de l’astronomie, des mathématiques, de la cartographie et de la navigation. Ces instruments anciens racontent une vérité souvent oubliée: bien avant l’Europe moderne, des villes comme Fès, Marrakech ou Cordoue étaient déjà des centres majeurs de production scientifique et philosophique. Les astrolabes exposés à Oxford symbolisent cette circulation du savoir entre les civilisations. Le visiteur marocain que je suis, ressent une émotion particulière devant certains noms et certaines œuvres. Une occasion où la nostalgie se confond et épouse le réel. On y retrouve pèle mêle l’ombre intellectuelle de grandes figures comme Abbas Ibn Firnas, pionnier des sciences mécaniques et de l’astronomie, Al Idrissi, dont les cartes ont profondément influencé la connaissance du monde, ou encore Ibn Battouta, incarnation du voyage savant entre continents et cultures. Le musée conserve également des instruments liés à la tradition scientifique musulmane développée par des savants tels que Al Khwarizmi, ou Ibn Al Haytham, dont les travaux sur l’optique ont influencé durablement la science européenne. À travers ces objets, Oxford rappelle discrètement que la renaissance européenne fut aussi nourrie par des traductions arabes des échanges méditerranéens et des savoirs venus du Maghreb et d’Al-Andalus. Les échanges intellectuels les plus intenses étaient surtout autour du XIIe - XIIIe siècle, avec l’école des traducteurs de Gérard de Crémone, lui qui a encouragé la traduction des textes arabes en latin. Ainsi beaucoup de penseurs médiévaux ont connu les philosophes grecs. L'esprit d'Ibn Sina, de Ibn Rochd, d'Alkindi se mêle à celui de Newton et tant d'autres à qui l'humanité doit tout. Voir des objets marocains conservés dans l’une des universités les plus prestigieuses du monde suscite une émotion profonde. C’est la preuve matérielle que l'apport des scientifiques du Maroc appartient pleinement au patrimoine universel. Ces instruments ne sont pas de simples pièces de musée ; ils sont les témoins silencieux d’une époque où les savants marocains, andalous et musulmans observaient les étoiles pendant que l’Europe médiévale traversait encore ses siècles d’incertitude. Quelle émotion de voir gravé à Oxford le nom de Abdallah Ben Sassi alors qu'à Safi sa ville natale, le cimetière où il reposait a été rasé à jamais. Aucune trace d'un tel savant dans sa propre ville... Oxford offre ainsi une leçon discrète mais profonde : les grandes universités ne se contentent pas de former des diplômés. Elles créent des espaces où les cultures se rencontrent, où les mémoires scientifiques se croisent et où les différences deviennent une richesse intellectuelle. Dans un monde souvent tenté par le repli identitaire, cette diversité visible dans chaque rue d’Oxford apparaît comme une force civilisationnelle. C’est peut-être cela qui frappe le plus en parcourant les collèges d’Oxford : la coexistence harmonieuse entre héritage et ouverture. Les bâtiments semblent immobiles depuis des siècles, mais les visages changent sans cesse. Chaque année, une nouvelle jeunesse venue du monde entier redonne vie à ces lieux anciens. Et c’est précisément cette circulation des idées, des langues et des cultures qui permet à des universités comme Oxford de rester des centres d’excellence mondiale. En quittant les cours d’Oriel College, en longeant High Street sous une lumière inhabituelle en Angleterre (26° aujourd'hui) ou en ressortant des salles feutrées du History of Science Museum, on comprend que la grandeur d’une université ne réside pas uniquement dans son prestige académique. Elle réside surtout dans sa capacité à accueillir le monde entier, à transmettre le savoir sans frontières et à faire dialoguer les civilisations à travers les générations. Mais Oxford c'est aussi un beau modèle de chaussures. C'est de là, de cette atmosphère particulière et inspirante que je vous souhaite Aid Moubarak Saïd ...

Le football pris en otage par la culture de l’excuse : quand la défaite devient un complot 257

Le football est un sport de passion, d’émotion et d’identité collective. Il est souvent le prolongement d’un sentiment national, régional ou populaire. Cette puissance émotionnelle explique sa grandeur, mais elle explique aussi ses dérives. Depuis plusieurs années, une tendance inquiétante s’installe dans le football mondial : l’incapacité croissante de certains entraîneurs, dirigeants et acteurs du jeu à reconnaître simplement la supériorité de l’adversaire ou leurs propres insuffisances. Chaque défaite devient suspecte. Chaque décision arbitrale est transformée en scandale. Chaque élimination nourrit une théorie du complot. Cette culture de l’excuse n’est plus marginale. Elle devient suffisamment fréquente pour constituer un véritable problème moral, institutionnel et sécuritaire dans le football. La CAN 2025 en est le parfait exemple. Le dernier épisode en date illustre explicitement cette dérive; l’entraîneur de la sélection égyptienne U17, attribuant la défaite de son équipe à l’arbitrage. Même à un niveau de formation, où l’éducation sportive devrait primer sur la polémique, certains responsables préfèrent jeter le discrédit sur les arbitres plutôt que d’analyser lucidement les lacunes de leur équipe. La défaite n’est plus acceptée comme une réalité sportive Le football repose pourtant sur un principe fondamental : il y a un vainqueur et un vaincu. La défaite fait partie intégrante du sport. Elle devrait être analysée, comprise et utilisée comme un levier de progression. Or, de plus en plus, certains entraîneurs refusent cette évidence. Ils préfèrent désigner des responsables extérieurs : * l’arbitre ; * les institutions ; * la VAR ; * les calendriers ; * les conditions climatiques ; * les supposés complots continentaux ou internationaux. Rarement ils évoquent : * leurs mauvais choix tactiques ; * l’absence d’engagement de certains joueurs ; * la faiblesse technique ou mentale de leur équipe ; * une mauvaise préparation ; * ou simplement la qualité supérieure de l’adversaire. Cette attitude traduit une profonde crise de responsabilité dans le football contemporain. La stratégie de diversion devenue dangereuse Dans beaucoup de cas, l’accusation contre l’arbitrage sert avant tout à protéger l’image de l’entraîneur ou du club. Reconnaître ses erreurs demande du courage. Accuser l’arbitre permet au contraire de détourner la colère des supporters. Cette stratégie peut sembler efficace à court terme, mais elle produit des dégâts considérables. D’abord, elle nourrit une méfiance permanente envers les institutions footballistiques nationales, des confédérations continentales comme Confédération africaine de football et même de FIFA. Ensuite, elle contribue à radicaliser les supporters. Quand un entraîneur affirme publiquement qu’une défaite est le résultat d’une injustice ou d’une manipulation, il légitime la colère, l’agressivité et parfois voire surement la violence de milliers de personnes. Dans certains contextes, ces accusations ont provoqué des agressions d’arbitres, des envahissements de terrain, des violences urbaines, des ruptures diplomatiques sportives et des campagnes de haine sur les réseaux sociaux. Le football cesse alors d’être un espace de compétition pour devenir un terrain de suspicion permanente. Le poison du complotisme sportif est manifeste. L’un des phénomènes les plus graves est l’installation d’un véritable complotisme footballistique. Certaines défaites ne seraient jamais dues au mérite adverse mais à des forces occultes : arbitres corrompus, fédérations partiales, confédérations hostiles et décisions téléguidées. Cette logique est destructrice car elle supprime toute culture de l’autocritique. Comment progresser tactiquement lorsqu’on refuse d’admettre ses erreurs ? Comment former des jeunes joueurs à l’esprit sportif lorsqu’on leur apprend que la défaite est forcément injuste ? Comment construire des institutions crédibles lorsqu’elles sont continuellement attaquées sans preuve ? Le plus inquiétant est que cette mentalité atteint désormais les catégories de jeunes. Or, le football de formation devrait précisément enseigner le respect, l’apprentissage, la discipline mentale et l’acceptation du résultat sportif. Lorsqu’un sélectionneur U17 préfère accuser l’arbitrage plutôt que reconnaître les limites de son équipe, il transmet un message extrêmement nocif aux jeunes générations. Les grands entraîneurs assument leurs responsabilités. L’histoire du football montre que les plus grands entraîneurs sont souvent ceux qui savent reconnaître leurs erreurs. Des techniciens de très haut niveau comme Carlo Ancelotti, Pep Guardiola ou encore Jürgen Klopp ont régulièrement admis publiquement des erreurs tactiques, de mauvais choix de composition, des insuffisances mentales de leurs équipes ou la supériorité de l’adversaire. Cette attitude ne diminue pas leur prestige ; elle renforce au contraire leur crédibilité. Reconnaître une défaite n’est pas une humiliation. C’est une preuve de maturité, de compétence et de responsabilité. Faut-il sanctionner les accusations irresponsables ? La question mérite désormais d’être posée sérieusement : jusqu’où peut-on laisser certains responsables jeter gratuitement le discrédit sur les institutions footballistiques ? La liberté d’expression doit évidemment être protégée. Les erreurs arbitrales existent. La critique du football est légitime. Mais il existe une différence fondamentale entre une critique argumentée et une accusation permanente visant à délégitimer les arbitres et les institutions sans preuve. Des règlements plus stricts devraient être envisagés pour sanctionner les accusations infondées, les déclarations incitant à la haine contre les arbitres, les propos complotistes sans éléments factuels ou encore les campagnes de discrédit systématique contre les institutions sportives. Ces sanctions pourraient inclure des amendes, des suspensions, des obligations de rétractation publique voire des interdictions temporaires de banc de touche. Protéger l’autorité arbitrale et la crédibilité des institutions n’est pas un luxe ; c’est une nécessité pour préserver l’avenir du football. Il faut absolument restaurer la culture de la responsabilité. Le football a besoin de retrouver cette valeur essentielle. Un entraîneur doit pouvoir dire : * « Nous avons perdu parce que nous avons été moins bons. » * « Mon plan tactique n’a pas fonctionné. » * « Mes joueurs n’ont pas été à la hauteur. » * « L’adversaire a été supérieur. » Ces phrases devraient être normales dans le sport de haut niveau. Pourtant, elles deviennent rares. À force de transformer chaque revers en scandale, le football s’éloigne de ses valeurs fondamentales de mérite, de l’effort de l’apprentissage ; et de respect de la compétition. La grandeur du sport ne réside pas seulement dans la victoire. Elle réside aussi dans la dignité avec laquelle on accepte la défaite. Je ne sais pas si Pape Thiaw va partager cet avis. Il devrait pourtant. Les médias aussi devraient.

Réformer l’école : de l’accumulation du savoir à la compétence d’apprendre... 293

Nous ne naissons pas pour tout connaître, mais pour tout apprendre. Cette phrase, simple en apparence, devrait être la boussole et la focale de toute réflexion sérieuse sur l’enseignement et le devenir des générations actuelles et à venir. Or, depuis trop longtemps, nos systèmes scolaires reposent sur une illusion survivante, tenace, celle de remplir l’esprit des élèves comme on remplit une armoire et y ranger des savoirs dans un ordre donné, empiler des dates et des définitions, exiger des restitutions mécaniques à l'identique et sanctionner le tout par un papier dit diplôme. Cette logique appartient au XXe siècle. Elle n’a plus sa place dans le monde d’aujourd’hui. Il faut absolument le comprendre et l’admettre surtout. Le savoir n’est plus un stock figé. Il est omniprésent, instantané, en perpétuel renouvellement avec une cadence de plus en plus accélérée. Les réponses se trouvent à portée d’écran ; la difficulté n’est plus d’accéder à l’information mais de la comprendre, de l’intégrer et d’en faire quelque chose. Ce qui devient rare et donc précieux, c’est la capacité à apprendre, à chercher, à trier, à critiquer, à connecter, à douter et à inventer. L’enjeu n’est plus la quantité de connaissances emmagasinées, mais la qualité des compétences intellectuelles acquises et affichées. Apprendre à apprendre doit cesser d’être un slogan et devenir la finalité pédagogique première. Pourquoi est ce pertinent et si évident ? Parce qu’un enfant formé à chercher saura s’adapter aux métiers qui n’existent pas encore. Pour la première fois de notre histoire récente, ce sont les enfants d'aujourd'hui qui vont imaginer, créer et développer leurs métiers prochains. Un esprit entraîné au raisonnement résistera mieux aux manipulations, aux fausses évidences, et évitera l'égarement. Un citoyen capable de lire le monde pourra s’y situer, agir et transformer. Dans un environnement où technologies, marchés et normes évoluent à grande vitesse, préparer des élèves à des examens qui figent des savoirs, c’est les abandonner face à l’incertitude, voire les figer et les dérouter. La transformation espérée exige des choix précis, pas seulement des intentions. Il faut impérativement changer les priorités pédagogiques et institutionnelles : - Remplacer la récitation mécanique par des démarches actives de résolution de problèmes et de projets concrets, individuels ou collectifs. - Former au raisonnement critique, chercher et vérifier la source, reconnaitre les biais, procéder à la vérification et aux évaluation des preuves. - Alléger les programmes pour concentrer les efforts sur les compétences transversales basées sur la méthode, l'argumentation et la créativité. - Cultiver la curiosité et la mise en pratique plutôt que la peur de l’erreur. - Reconnaître l’erreur, voire l’échec, comme source d’apprentissage, et non comme stigmate. Ces orientations impliquent de reconfigurer les pratiques d’évaluation. Ainsi, il y a lieu d'évaluer moins la restitution et davantage la capacité à mobiliser des connaissances dans des situations inédites. Elles demandent aussi d’investir massivement dans la formation des enseignants. Le professeur n’est plus seulement un transmetteur ; il doit être formé comme facilitateur d’apprentissage, concepteur d’activités, maître dans l’art du questionnement, accompagnateur de l’autonomie. Valoriser ce rôle, c’est valoriser l’intelligence collective de la nation et en faire un levier de développement de la personne et de la collectivité. Au-delà des salles de classe, c’est un choix de civilisation qui se joue. Deux modèles s’opposent aujourd'hui : celui qui produit des exécutants, capables d’exécuter des tâches répétitives mais vulnérables face au changement, et celui qui forge des citoyens pensants, capables de débattre, d’innover et de prendre des décisions éclairées avec courage et conviction. Dans un monde traversé par l’intelligence artificielle, les fractures informationnelles et les crises identitaires, l’éducation n’est plus un simple secteur public ; elle est un enjeu stratégique de souveraineté nationale et culturelle. Elle est surtout la seule garantie pour un avenir radieux. Prétendre tout enseigner devient non seulement vain, mais dangereux. Il est plus pertinent et plus éthique de donner aux jeunes les outils pour apprendre toute leur vie sans interruption. Ils doivent apprendre à poser de bonnes questions, à lire les contextes, à confronter les points de vue et à construire des jugements argumentés. C’est cette capacité permanente d’apprentissage qui permettra à la fois l’émancipation individuelle et la résilience collective. Nous ne sommes pas nés pour tout connaître. Mais nous avons reçu le pouvoir d’apprendre sans cesse. Toute grande réforme éducative devrait partir de cette évidence et en faire l’impératif opérationnel. Espérons retrouver cette thématique dans les programmes des partis politiques lors de la campagne à venir et qu'un débat authentique, responsable et éclairé, autour d'une véritable réforme de notre enseignement, soit finalement engagé, indépendamment de toute idéologie dépassée ou de préjugées désuets.

Le “Hargaoui”, miroir d’un malaise marocain.. 406

Il aura suffi d’un mot, repris par Hassan El Fad, pour déclencher une immense polémique. Comme souvent, un humoriste aura réussi là où sociologues, politologues et éditorialistes peinent parfois à provoquer le débat et mettre des mots simples sur un phénomène complexe. Le terme “Hargaoui”, tel qu’il a été utilisé et expliqué par Hassan El Fad, dépasse largement la caricature humoristique. Ce concept décrit en réalité une attitude sociale devenue familière dans le paysage marocain contemporain. Une posture faite d’incivisme, d’arrogance sociale, de frustration permanente et surtout d’un refus quasi pathologique de reconnaître toute avancée collective. Le Hargaoui n’est jamais satisfait. Il vit dans une contradiction permanente. Il profite amplement des transformations du pays tout en les dénigrant systématiquement. Cette figure sociologique purement marocaine mérite d’être analysée avec sérieux tant elle révèle certaines fractures profondes de notre société. Le Hargaoui n’est pas forcément pauvre, marginalisé ou exclu. Bien au contraire. On le retrouve souvent parmi ceux qui ont réussi matériellement aussi. Certains nouveaux riches en sont même devenus l’expression caricaturale. Argent récent, ascension rapide, absence de culture citoyenne et volonté d’afficher une domination sociale permanente. Tout devient permis: Le code de la route ? Facultatif. Le respect des espaces publics ? Inutile. La politesse élémentaire ? une faiblesse. Les règles communes ? Réservées aux autres. Le Hargaoui considère que sa réussite financière lui donne tous les droits. Il confond liberté et absence de limites. Il transforme la réussite économique en permis de mépris. Mais le phénomène ne s’arrête pas là. Le Hargaoui est souvent imbu de sa propre force, réelle ou supposée. Il transforme sa frustration en démonstration permanente de domination sur la société. Barre de fer à la main, il exhibe sa violence comme d’autres exhibent une réussite. Il casse des voitures, saccage un stade, détruit des biens publics sans jamais mesurer que derrière chaque vitre brisée, chaque siège arraché, c’est la collectivité tout entière qu’il agresse. Sur sa moto, ce n’est plus de la conduite mais un véritable rodéo urbain où le danger devient spectacle. Sur l’autoroute, les limitations de vitesse ne concernent que les autres. A 180 km/h, il croit défier le monde alors qu’il défie surtout la mort. Dans les rues de sa ville, rouler à 60 km/h lui paraît presque une humiliation. Même lorsqu’il accompagne ses enfants à l’école, il fait fi du respect des règles les plus élémentaires. La deuxième position devient un droit acquis, bloquer la circulation et imposer son désordre à tous ne le dérange point. Le Hargaoui ne supporte aucune contrainte collective parce qu’au fond il considère la société non comme un espace partagé, mais comme un territoire qu’il doit dominer. Il existe également ou hélas le Hargaoui politique, intellectuel et médiatique aussi. Celui qui nie systématiquement les progrès du Maroc, quels qu’ils soient. Infrastructures, diplomatie, sport, industrie, tourisme, énergie, grands projets, influence africaine, TGV, organisation de la Coupe du monde 2030… tout doit être minimisé, suspecté ou tourné en dérision. Dans cette logique, reconnaître une réussite nationale devient presque un acte de naïveté. Le pessimisme devient un signe supposé d’intelligence supérieure. Pourtant, aucune société ne peut avancer durablement dans l’autodénigrement permanent. Critiquer est certes nécessaire. Même indispensable. Une nation progresse grâce au débat, à la remise en question et à l’exigence citoyenne. Mais il existe une différence fondamentale entre critique constructive et destruction psychologique collective. Le Hargaoui refuse cette nuance. Le Hargaoui c'est aussi cet homme politique qui raconte du n'importe quoi, fait des promesses invraisemblables, ment comme il respire, développe des propos sans queue ni tête et pratique le mépris du citoyen. De surcroit, il se pense seul intelligent parmi tous. C'est l'élu, qui en réunion, se lève, insulte ses collègues, casse le mobilier puis s'en va...gentiment... Il ne cherche pas à améliorer. Il cherche à rabaisser. Son discours n’est pas porté par le souci du bien commun mais par une colère diffuse, parfois nourrie par la frustration sociale, parfois par un ressentiment, parfois simplement par une forme de vide identitaire ou de jalousie maladive. Le Hargaoui c'est ce voisin qui se prend pour le défenseur de Dieu sur terre. Qui passe sa vie à donner des leçons sur la droiture alors que foncièrement il en manque lui même. C'est celui qui se pense rempart des grandes causes mais bien sur, bien loin des véritables champs de bataille. Celui qui va brandir le drapeau d'un autre pays mais oublie que son devoir c'est d'abord de défendre le sien. C'est ce sportif qui après deux passes et une première prime pense déjà que c'est une star et ne respire presque plus...Ce jeune qui après deux notes de musique se dit artiste et cherche à ce qu'on le reconnaisse bezzaz dans la rue. Le Hargaoui c'est aussi ce fraudeur du fisc, ce fonctionnaire toujours absent, cet enseignant qui dort en classe... Les réseaux sociaux ont considérablement amplifié ce phénomène. Ils ont donné une visibilité gigantesque à l’incivisme spectaculaire, à la vulgarité assumée et à l’indignation permanente. Plus un comportement choque, plus il attire l’attention. Plus un discours est outrancier, plus il devient viral. Le Hargaoui numérique est né. Il coupe les files d’attente et filme ensuite son exploit. Il humilie les autres pour exister. Il transforme l’insulte en opinion. Il considère le cynisme comme une preuve de lucidité. Or, ce comportement intervient paradoxalement à un moment où le Maroc connaît l’une des périodes les plus importantes de son histoire contemporaine. Le pays investit massivement dans les infrastructures, accélère sa modernisation industrielle, consolide ses acquis diplomatiques et prépare des événements mondiaux majeurs. Cette accélération historique exige clairement autre chose : une citoyenneté mature. Le véritable défi du Maroc n’est plus seulement économique. Il devient culturel et comportemental. On peut construire les plus belles routes, les plus grands ports et les stades les plus modernes ; si le civisme ne suit pas, la modernité restera incomplète. C’est là où la polémique autour du mot “Hargaoui” devient intéressante. Parce qu’elle touche une vérité sensible. Une vérité qui dérange précisément parce qu’elle est visible au quotidien. Le Maroc change rapidement. Mais certains comportements restent prisonniers d’une mentalité où la réussite individuelle se construit contre la collectivité au lieu de participer à son élévation. Au fond, la question posée par Hassan El Fad est simple : voulons-nous devenir une société moderne uniquement par les infrastructures ou également par les comportements ? La réponse déterminera sans doute le véritable visage du Maroc de demain.

La Coupe du monde à l’épreuve du portefeuille : quand le football s’éloigne de son peuple 432

La Coupe du monde 2026 sera bien un « Mondial » mais pour l'élite économique seulement. L’attribution de la Coupe du monde de la FIFA 2026 aux États-Unis, avec le Canada et le Mexique, promettait d’incarner l’universalité du football sur un marché gigantesque. C'est la première édition décidée en assemblée générale et non par le bureau exécutif de la FIFA et ses excès. Le nombre de pays y sera plus élevé qu'auparavant. 48 nations de tous les continents seront là cette fois-ci. Pourtant, à un mois de l’événement, une réalité brutale s’impose. Cette édition risque d’être la plus inaccessible économiquement pour le supporter moyen, surtout pour les non-Américains, comme ceux d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et même ceux d’Europe. Celui qui, en temps normal, constitue la base de la frange consommant du football se réveille exclu économiquement de son spectacle quadriennal. Derrière l’euphorie habituelle, cette fois-ci, une inflation généralisée des coûts transforme le Mondial en luxe. La logique de marché y prime avec la maximisation des revenus via une segmentation du public et une expérience premium. Le billet n’est que la partie visible de l’iceberg. Tous les prix en relation avec l'événement ont augmenté de façon drastique. Cela était prévisible pour ceux qui savent comment marche l’économie aux USA. Les fans de football vont apprendre à leurs dépens ce qu’est le véritable libéralisme américain sans pitié. Le monde va découvrir comment les Américains consomment le spectacle sportif et les coûts importants qu’ils lui consacrent dans leur vie de tous les jours. * Les billets, un premier verrou dissuasif. Les prix officiels FIFA, publiés en février 2026, confirmaient déjà l’explosion. Pour un match de groupes dans la catégorie 4 (la plus accessible), comptez 60 à 200 USD. Ces prix, déjà excessifs, n'existent quasiment plus. Un choc comme Maroc-Brésil grimpa vite à 500-1 500 USD. Aujourd'hui, les billets pour les huitièmes dépassent les 300 USD, ceux des quarts au-delà de 600 USD, les demies à plus de 1 200 USD, et la finale à MetLife Stadium atteint 1 600 USD en catégorie 1, sans compter le marché secondaire, où les places pour la finale flirtent avec les 20 à 30 000 USD. Le prix d'un appartement social dans les banlieues de Rabat ou Casablanca. La FIFA justifie cela par 104 matchs (48 équipes) et une grosse demande, mais pour le supporter marocain ou sénégalais, c’est un rêve brisé. (J'espère que d’ici là, ces deux-là retrouvent leur amitié légendaire.) * Les transports et l’éclatement géographique pèsent lourd. Voler depuis Casablanca ou Paris vers les USA coûte normalement 800 à 1 500 USD en aller-retour, en temps normal. Pour le Mondial, les tarifs grimpent à 1 800 voire 3 000 USD (données Kayak/Skyscanner en mai 2026). Avec 16 villes hôtes étalées sur 5 000 km, suivre son équipe exige des vols internes à 300 voire 600 USD chacun (ex. : New York-Los Angeles) et bien sûr des vols internationaux longs et coûteux quand il s'agit de voyager à partir ou pour Vancouver ou Mexico. Pour trois matchs aux USA, ajoutez donc facilement 1 000 à 2 000 USD pour le transport. * L’hébergement, les autres dépenses au quotidien et l’explosion des prix. À New York, Los Angeles ou Miami, un hôtel moyen passe de 200 USD à 400 voire 700 USD la nuit, pendant l’événement (projections Booking.com). Une semaine coûtera donc de 2 500 à 5 000 USD. Airbnb suit aussi, avec des hausses de 200 à 300%. Pour la restauration, comptez entre 70 et 120 USD/jour (repas simples). Ajoutez aussi le visa ESTA (21 USD), l’assurance voyage (100-200 USD) et autres dépenses et imprévus. * Le bilan chiffré pour un supporter seul (1 semaine, 3 matchs) est de l’ordre de 4 500 à 7 000 USD. Pour une famille de quatre, comptez 15 000 à 25 000 USD. Ces montants excluent systématiquement les non-Américains à faible pouvoir d’achat, comme les fans africains pour ce qui nous concerne. Sans oublier bien sûr ceux qui vont devoir laisser aux consulats, dans leur pays, une caution qui peut atteindre 15 000 USD pour obtenir le visa d’entrée aux USA. Cette dynamique marginalise le supporter traditionnel, celui des tribunes vibrantes, traversant les continents pour son équipe. Celui pour qui le Qatar, tant critiqué, avait tout de même prévu des containers aménagés et qui, entre les matchs, traînait du côté de Souk Waqif… Les stades, en attendant 2030, risquent une sociologie altérée avec plus de corporate et moins de ferveur populaire. La FIFA promeut l’inclusivité (loteries billets, partenariats low-cost), mais ses choix, avec 60% des revenus de billetterie/marketing, interrogent vraiment. Au-delà de l’économie, il y a aussi une problématique culturelle. Adieu au brassage populaire des anciens Mondiaux. 2026 pourrait marquer un tournant sociologique radical. Le football est de plus en plus mondialisé, mais devient ainsi de plus en plus élitiste. La question est donc de savoir à qui appartient le Mondial ? Aux fans ou aux acteurs économiques ? La FIFA a-t-elle oublié qu’elle n’est que l’association de toutes les fédérations nationales ? N’est-elle pas en train de faillir à l’une de ses véritables missions historiques ? Le modèle actuel est-il soutenable sans trahir l’essence populaire du football ? Le fait que son président apparaisse aux côtés des grands de ce monde ne devrait pas lui faire oublier la mission qu’il incarne comme représentant du petit pied nu qui, quelque part dans le monde, court derrière un ballon. La réponse à ces questions et tant d’autres façonnera l’avenir de l’événement le plus populaire de la planète. Un espoir tout de même : dès 2030, la plus grande fête sportive reviendra vers des pays qui respirent le football ; à moins que là aussi le business ne prime…

Ouarzazate : d’un enclavement logistique à une urgence systémique de développement 571

Les professionnels du tourisme et du cinéma à Ouarzazate ont une fois de plus exprimé leur colère avec force et clarté. Ce n’est pas la première fois qu’ils s’insurgent ainsi. À l’inverse, les citoyens murmurent leurs frustrations en sourdine. Même quand ils crient leur bouillonnement, leurs voix semblent bloquées par la hauteur des cimes de l’Atlas. Elles n’arrivent donc pas, ou pas clairement là où il faut. Depuis que Ouarzazate relève de la région d’Errachidia, les autorités et les instances élues régionales se focalisent sur leur ville et ses abords immédiats, reléguant Ouarzazate « de l’autre côté », à l’oubli. Ces cris ne sont donc plus de simples revendications sectorielles. Ils révèlent une crise structurelle multidimensionnelle qui dure depuis longtemps. Au-delà de la connectivité aérienne défaillante, symptôme le plus visible d’un isolement profond, se cache un modèle de développement territorial fragilisé et incohérent. Les professionnels opérant à Ouarzazate disent à qui veut l’entendre que l’attractivité touristique et cinématographique est en péril. Dans une économie mondialisée, la fluidité des flux détermine la compétitivité. L’absence de vols directs depuis les marchés émetteurs européens et nord-américains érode l’attractivité d’Ouarzazate, pilier économique local avec ses deux industries phares : tourisme et cinéma. La dépendance aux hubs de Casablanca ou Marrakech rompt la chaîne de valeur, tandis que l’imprévisibilité logistique rebute les tour-opérateurs et les productions internationales. À cela s’ajoute, faut-il le mentionner, la faiblesse étonnante des liaisons aériennes internes. Cet effet domino frappe l’économie locale. Les hôtels enregistrent une baisse de fréquentation, les marges se compriment, les investissements récents manquent de rentabilité. Les emplois indirects en guides, transporteurs, artisans, et restaurateurs s’en précarisent. Si les tour-opérateurs contournent la destination, les productions cinématographiques optent elles pour des rivaux plus accessibles. Les séjours raccourcissent de façon drastique. Ouarzazate n’est pas rejetée : elle est contournée, ce qui, dans le tourisme, équivaut à une disparition progressive. ### Le paradoxe minier : richesse sans retombées locales Le Sud-Est marocain regorge de ressources minières stratégiques : argent, manganèse, cobalt. Pourtant, la valeur générée échappe au territoire : - Faible redistribution locale : les revenus sont peu réinvestis en infrastructures, emplois qualifiés ou services publics. - Effet d’enclave : les sites miniers sont isolés, sans intégration économique. - Externalités négatives : la pression sur l’eau est très forte, entraînant une dégradation environnementale sans compensation. - Absence de transformation : l’exportation de matières brutes prive la région de chaînes de valeur industrielles. Ainsi, le territoire produit de la richesse sans bâtir son avenir, accentuant un sentiment d’injustice profonde. ### Défis de gouvernance et risques systémiques Sa Majesté le Roi Mohammed VI a maintes fois dénoncé le « Maroc à deux vitesses », pointant des défaillances graves en gouvernance. Pourtant, malgré une valorisation discursive sans précédent: hub cinématographique, porte du désert, Ouarzazate reste mal intégrée dans une stratégie de désenclavement véritable. Où est la coordination entre transports, tourisme et développement territorial ? Pourquoi les infrastructures immatérielles (connectivité, logistique) traînent-elles en comparaison avec d’autres régions du pays ? A-t-on une vision claire du rôle que Ouarzazate peut jouer dans l’économie nationale ? Le déficit criant transforme un potentiel énorme en fragilité. L’image pâtit gravement: accès complexe pour les voyageurs, incertitudes pour les productions. La perception étant un actif clé, une marginalisation silencieuse s’installe ansi, menaçant une sortie des radars internationaux : moins de nuitées touristiques, moins de films, moins d’investissements, moins d’emplois. Un cercle vicieux relègue ce véritable pôle d’excellence en périphérie oubliée. ### Repenser le modèle : leviers pour un développement cohérent L’enjeu dépasse le désenclavement tel que se l’imaginent certains. Il y a lieu de repenser le modèle dans son intégralité : - En faisant participer le secteur minier en levier à des fonds régionaux de développement, aux infrastructures et à la formation. - En créant des synergies entre l’ensemble des secteurs (mines, tourisme, énergie). - En garantissant une redistribution équitable des richesses. - En encourageant les cadres, notamment natifs ou originaires de la région, à s’y installer, à y retourner et à y investir. - En intégrant la région dans une vision nationale cohérente. Sans cela, Ouarzazate continuera à cumuler les paradoxes : - Riche en ressources, pauvre en retombées ; - Visible mondialement, marginalisée localement. À terme, ce n’est plus une crise économique et sociale qui pénalise Ouarzazate et ses habitants, mais une menace pour la cohésion territoriale et la justice tout court. Les cris d’Ouarzazate n’ont d’autre but que de faire prendre conscience de sa crise structurelle ignorée… Jusqu’à quand ?

Trophée Hassan II : cinquante ans d’histoire, de mémoire et de vision royale 665

Il y a des anniversaires qui ne sont pas de simples chiffres. Ils sont des balises dans une vie, des repères dans une mémoire. Cette 50ᵉ édition du Trophée Hassan II de golf est de ceux-là. Et pour moi, elle a une saveur particulière : celle d’un demi-siècle d’histoire que j’ai, modestement, eu la chance de vivre. Je me revois encore, jeune et enthousiaste, désigné par l'ami Najib Salmi, pour couvrir pour *L’Opinion* la toute première édition. Nous ne savions pas encore que nous assistions à la naissance d’un événement appelé à traverser les décennies et à inscrire le Maroc sur la carte mondiale du golf. À l’époque, le pari pouvait sembler audacieux. Le golf n’était pas un sport populaire au Maroc, encore moins un vecteur d’image internationale. Mais ce pari portait la marque d’une vision. Celle de Hassan II. Car il faut le dire sans détour : le Trophée Hassan II n’est pas seulement une compétition sportive. Il est l’expression d’une stratégie. Une manière, pour un souverain visionnaire, d’anticiper ce que serait la diplomatie moderne : une diplomatie d’influence, d’image, de rayonnement culturel et sportif. Hassan II avait compris, bien avant beaucoup d’autres, que le sport pouvait être un langage universel. Un espace où les nations se rencontrent sans protocole rigide, où les élites échangent dans un cadre informel, et où l’image d’un pays se construit avec finesse. Le golf, en particulier, offrait cette dimension à la fois prestigieuse et discrète, parfaitement en phase avec l’idée qu’il se faisait du positionnement du Maroc. Le golf au Maroc avait sa tradition et sa propre saveur à laquelle venait gouter régulièrement un certain Wilson Churchill... Au fil des éditions, j’ai vu ce trophée grandir. D’un tournoi encore confidentiel, il est devenu une étape reconnue du circuit international. J’ai vu défiler des champions, évoluer des infrastructures, se professionnaliser une organisation. Mais plus encore, j’ai vu se confirmer, année après année, la justesse d’une intuition royale. Ce qui me frappe aujourd’hui, en regardant en arrière, ce n’est pas seulement la longévité de l’événement. C’est sa cohérence. Rien n’a été laissé au hasard. Le choix des parcours, la qualité de l’accueil, l’attention portée aux détails… tout cela répond à une exigence : faire du Maroc une référence. Et puis, il y a cette dimension humaine, souvent oubliée dans les bilans officiels. Les rencontres, les discussions en bord de green, les complicités nouées au fil des ans. Najib Salmi n’est plus là pour partager ce moment, mais je sais qu’il aurait savouré, comme moi, cette continuité. Nous avions commencé cette aventure presque en témoins curieux ; nous la voyons aujourd’hui consacrée. Cinquante éditions plus tard, le Trophée Hassan II est bien plus qu’un tournoi. Il est un héritage. Celui d’un roi dont l’histoire retiendra, sans doute, qu’il fut l’un des plus grands de la dynastie alaouite, non seulement par son sens politique, mais par sa capacité à voir loin, très loin. Aujourd'hui la vision est renouvelée. Sa Majesté le Roi Mohammed VI a revigoré l'option et l'optique et avec véhémence Son Altesse Royale le Prince Moulay Rachid veille à ce que cela se traduise dans les faits de la meilleure des manières. Et moi, simple chroniqueur de ce temps long, je mesure aujourd’hui le privilège d’avoir été là au début… et d’être encore là pour en raconter la trajectoire et savourer le spectacle avec la fierté du citoyen comblé de vivre sa marocanité.

Football marocain : quand le spectacle devient prétexte à la confrontation... 674

Il y avait, au départ, une forme d’optimisme presque candide. En modernisant les infrastructures, en offrant aux supporters des stades aux standards internationaux, en professionnalisant l’organisation et l’accueil, en passant à ce qui est aujourd’hui appelé fan experience, beaucoup pensaient que le football marocain franchirait un cap non seulement sportif, mais aussi civique. L’idée était simple: en élevant les conditions d’accueil, on élèverait mécaniquement le comportement du public. Les récents événements survenus lors de FAR–Raja au Complexe Moulay Abdallah viennent brutalement contredire cette hypothèse. Une sorte de réveil brutal auquel, naïvement, on ne s’attendait pas. Ce qui s’y est produit n’est ni anodin, ni isolé, ni ne doit être considéré comme un fait divers. C’est au contraire le symptôme d’un mal plus profond, qui dépasse catégoriquement le simple cadre du football. L’illusion de l’infrastructure comme moteur de changement s’est simplement fracassée. Le Maroc a investi massivement dans ses équipements sportifs, avec en ligne de mire des ambitions continentales et internationales, et bien évidemment un leg et un acquis au profit de la jeunesse et du football. Le Complexe Moulay Abdallah, vitrine de cette politique, est censé incarner cette nouvelle ère. Il y a là la sécurité, le confort et l’organisation. Pourtant, ces infrastructures modernes n’ont pas empêché des scènes de violence, de dégradation et d’affrontements. Cela met en lumière une erreur d’analyse fondamentale. On ne résout pas un problème social par une réponse uniquement matérielle. Les stades ne sont pas des bulles étanches coupées des tensions de la société. Ils en sont souvent le reflet amplifié. Depuis quelque temps déjà, ils sont l’habitacle et le creuset de revendications et d’expressions qui dépassent le cadre du football. La question fondamentale est d’ouvrir les yeux. Sommes-nous face à un public de football ou à des groupes organisés, manipulés, poussés pour être la pointe de lance d’agendas obscurs ? Le fonctionnement ne rappelle t il pas les méthodes de l'Open Society? Il serait trompeur de réduire ces débordements à de simples «excès de supporters». Une partie du public présent dans les tribunes ne vient manifestement pas pour le football. Il s’agit, dans bien des cas, de groupes structurés, composés majoritairement de jeunes, parfois très jeunes, qui instrumentalisent l’événement sportif comme un espace d’expression violente. Eux-mêmes sont probablement manipulés et victimes. Le match devient alors un prétexte et le stade un théâtre où se jouent des rapports de force qui n’ont plus grand-chose à voir avec le jeu. L’affrontement avec les forces de l’ordre n’est pas accidentel. Il est recherché, préparé, parfois même ritualisé. Faut-il y voir une manipulation ? La question mérite d’être posée sans naïveté. Dans de nombreux contextes internationaux, les mouvements de supporters ont été infiltrés, instrumentalisés ou récupérés à des fins politiques, idéologiques ou criminelles. Le Maroc n’est pas, par essence, immunisé contre ce type de dérives. Le penser, c’est faire preuve d'ingénuité. Face aux déraillements, un autre élément interpelle : le mutisme de certains clubs. Ce silence est, au mieux, une forme de lâcheté. Au pire, une complicité implicite ou simplement une peur de les affronter. Les clubs sont les premiers concernés. Leur image et leur finance sont directement affectées par ces comportements. Leur responsabilité morale est engagée. Pourtant, rares sont ceux qui prennent position de manière claire, ferme et publique pour condamner ces actes et se désolidariser de ces groupes. Pourquoi ce silence ? Par crainte de perdre une partie de leur base de supporters ? Par incapacité à contrôler des groupes devenus autonomes ? Ou par calcul, en considérant que ces franges radicales contribuent malgré tout à l’ambiance et à la pression dans les stades ? Quelle qu’en soit la raison, cette posture est intenable. On ne peut pas revendiquer les bénéfices d’un soutien populaire, bénéficier de subventions et d’investissements colossaux aux frais des contribuables, tout en fermant les yeux sur ses dérives les plus graves. Les considérer comme des faits divers livrés aux services de sécurité n’est pas acceptable. Les clubs doivent se manifester, parler, s’exprimer, se désolidariser, condamner ouvertement. Les responsables de l’AS FAR viennent de rompre avec ce silence par un communiqué où ils dénoncent ce qui s’est passé. Il faudra sans doute aller plus loin pour tous les clubs de football et pour leur ligue. Pourquoi pas se constituer partie civile ? L’image des clubs, du football et du pays est lourdement touchée. Il s’agit également d’une question d’autorité et de projet de société. Au fond, la question dépasse le football. Elle renvoie à un enjeu plus large : celui de l’autorité, de l’encadrement de la jeunesse et du sens donné aux espaces collectifs. Quand des jeunes utilisent un match pour « en découdre », cela traduit un déficit d’intégration, de repères et de perspectives. Le stade devient alors un exutoire, mais aussi un terrain d’apprentissage de la confrontation. Il faut donc agir et rapidement. Des jeunes tous vêtus de noir rappellent étrangement des mouvements fascistes d’une autre époque, dans un autre monde. La réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire, même si elle est nécessaire. Elle doit être globale : éducative, sociale, culturelle. Elle suppose également une responsabilisation de tous les acteurs, notamment, on ne le répétera jamais assez, des parents, de la société, des clubs, de la fédération, des autorités locales, mais aussi des médias. Qualifier certains comportements ouvertement dangereux d’expressions festives et en monter des images est hasardeux. On donne implicitement de la visibilité à des mouvements qui en raffolent et qui démontrent ainsi leur puissance, faisant davantage d’émules et de sympathisants. Certains, naïvement, poussent le public à des comportements extrêmes par des narratifs inappropriés et une sémantique dont ils ne maîtrisent pas les codes. Plus que jamais, il y a lieu de restaurer le sens du football qui est, par essence, un moment culturel de partage, d’émotion collective, de rivalité encadrée. Lorsqu’il devient un champ de bataille, il perd sa raison d’être. Il est donc urgent de réaffirmer des lignes claires: - Tolérance zéro pour la violence organisée - Responsabilisation des clubs vis-à-vis de leurs supporters - Responsabilisation de la ligue professionnelle - Identification et sanction des fauteurs de troubles en back office - Reconstruction d’un lien sain entre la jeunesse et le sport. Car à défaut, les plus beaux stades du monde resteront des coquilles vides de sens, incapables de contenir des tensions qu’ils n’ont pas vocation à résoudre. Le Maroc du football mérite mieux que cela. Et il est encore temps de redresser la trajectoire, à condition de regarder la réalité en face, avec intelligence et sans complaisance.

6 avril : l'idée marocaine qui a conquis le monde... 848

Le 6 avril est désormais inscrit dans le calendrier mondial comme la Journée internationale du sport au service du développement et de la paix. Une célébration portée par les Nations Unies, relayée sur tous les continents, et adoptée avec enthousiasme par des millions de pratiquants, d’institutions et de passionnés. Pourtant, derrière cette reconnaissance globale se cache une origine souvent méconnue. C’est une idée marocaine, celle de Hamid Kamal Lahlou. L’ironie est frappante. Alors que le monde célèbre avec ferveur cette journée, le Maroc, berceau de l’initiative, semble parfois en retrait, comme s’il hésitait à revendiquer pleinement cette paternité. Oui, il y a bien eu des initiatives et des organisations par-ci par-là. Mais cela n’est pas du tout au niveau de ce qu’on aurait pu espérer. On ne va pas citer les quelques manifestations organisées, histoire de ne froisser personne si on en omettait. En tout cas, il n’y a pas de manifestations importantes au compte des instances sportives, comme le ministère, le Comité National Olympique ou les grandes Fédérations Royales Marocaines Sportives. Faut-il y voir un simple oubli, ou une forme plus subtile de mise à distance ? La question mérite d’être posée, surtout lorsqu’on connaît la personnalité de celui qui en est à l’origine. Kamal Lahlou n’est pas un homme consensuel. Journaliste, dirigeant sportif, communicant, il s’est imposé au fil des décennies comme une voix singulière dans le paysage médiatique et sportif marocain. Son parcours est dense : ancien joueur de handball, à la base professeur et inspecteur d’éducation physique, acteur engagé dans le développement du sport national, il a occupé des responsabilités importantes, notamment au sein du Comité National Olympique Marocain et de l’Association des Comités Nationaux Olympiques Africains. Il est toujours président de la Fédération Royale Marocaine d’Haltérophilie et vice-président de la Fondation Mohammed VI des Champions Sportifs. Mais au-delà des titres et des fonctions, c’est son verbe qui marque et sa posture qui impressionne. Direct, clair, souvent critique, Lahlou dérange autant qu’il inspire. Il ne pratique ni la langue de bois ni la complaisance. Dans un environnement où la retenue est parfois érigée en règle implicite, son franc-parler tranche. Il pointe les insuffisances, interpelle les décideurs, et défend une vision exigeante du sport comme levier de développement et de rayonnement national. Ce positionnement lui a valu autant d’admirateurs que de détracteurs, et sans doute encore plus de dénigreurs. Certains saluent son courage et sa constance, d’autres lui reprochent un ton jugé trop incisif. D’autres encore ne trouvent rien à lui reprocher et pourtant, dans son dos, lui font beaucoup d’objurgations gratuites. Mais tous s’accordent sur un point : Kamal Lahlou est une figure incontournable, impossible à ignorer. Son patriotisme ne souffre d’aucune ambiguïté. Derrière chaque prise de parole, chaque critique, se dessine une ambition claire, celle de voir le Royaume occuper la place qu’il mérite sur la scène sportive internationale. La Journée du 6 avril s’inscrit précisément dans cette logique. En proposant de consacrer une date au sport comme vecteur de paix et de développement, Lahlou ne cherchait pas une légitimation personnelle, mais une reconnaissance du rôle fondamental que le sport peut jouer dans les sociétés modernes. Il a ainsi transcrit à sa façon la vision royale du sport et du rôle que le pays peut jouer à l’échelle universelle au service de la paix. Alors pourquoi cette relative discrétion au Maroc autour de cette journée ? Est-ce le prix à payer pour une parole libre ? Le contrecoup de rivalités qui n’ont pas lieu d’être ? Une manière implicite de marginaliser une figure jugée trop indépendante ? Une façon de clouer le bec à quelqu’un d’ambitieux ? Ou simplement un déficit de mémoire collective ? Quelles que soient les réponses, ou la réponse, une réalité demeure. Le 6 avril est une idée née au Maroc, portée par un Marocain, et adoptée par le monde entier. À l’heure où le pays cherche à renforcer son soft power et à valoriser ses réussites, il serait peut-être temps de réconcilier l’origine et la célébration. Car reconnaître à Kamal Lahlou cette initiative, ce n’est pas seulement rendre hommage à un homme. En a-t-il vraiment besoin ? C’est plutôt assumer une part de l’histoire contemporaine du sport national et mondial, et rappeler qu’au-delà des infrastructures et des performances, les idées aussi peuvent changer le monde. Et si c’est le Royaume du Maroc qui en est à l’origine, c’est encore mieux.

Élections en septembre ou chronique d’un rituel annoncé... 958

Le rendez-vous est fixé : le 26 septembre. Comme à chaque échéance électorale, le Maroc s’apprête à entrer dans une séquence bien connue, presque ritualisée, où se mêlent espoirs affichés, calculs discrets et désillusions latentes. Mais bien avant le jour du vote, c’est déjà toute une mécanique qui se met en branle. Car en réalité, il n’y a pas une campagne, mais des campagnes. Celles, visibles, des slogans et des promesses, et celles, plus feutrées, des tractations et des arbitrages. Dès maintenant, le jeu des candidatures s’intensifie. Les partis s’activent, scrutent, sélectionnent, recrutent ou écartent, font des heureux et des heureuses ou déçoivent. On part à la recherche de profils « utiles » : ceux qui disposent de moyens financiers conséquents, ceux qui possèdent un réseau d’influence, ceux capables de mobiliser des clientèles locales. La logique est rarement idéologique, souvent pragmatique, parfois cynique. Dans cette compétition silencieuse, certains paient leur entrée, directement ou indirectement. D’autres multiplient les démarches, sollicitent, négocient, espèrent obtenir le précieux sésame de la تزكية. Cette investiture, qui devrait incarner un choix politique fondé sur la compétence, le militantisme et la vision, devient trop souvent une monnaie d’échange, un marqueur d’allégeance ou de capacité à « peser ». Et puis, en creux, il y a les absents. Toutes ces compétences reléguées en marge. Des profils sérieux, formés, parfois engagés, mais dépourvus des attributs jugés indispensables : pas d’argent, pas d’ancrage familial influent, pas de réseau stratégique. Ceux-là regardent souvent le train passer. Leur exclusion silencieuse est peut-être l’un des angles morts les plus préoccupants du processus électoral. Ils sont légion, les jeunes filles et garçons et les femmes qui aspirent à jouer un rôle politique. Mais parmi elles et eux pullulent les opportunistes qui se collent à la politique pour des raisons que les exemples récents et anciens rendent limpides à tous... Viendra ensuite la phase des programmes. Une valse bien rodée de déclarations d’intention, où la parole tient lieu d’action. Ici le ridicule ne tue point, il est applaudi. Les discours s’empilent, les promesses s’alignent, les ambitions se gonflent. Mais entre dire et faire, l’écart reste abyssal. Dans un autre registre, la psychiatrie évoque les « images » : des constructions mentales qui ne se traduisent pas nécessairement dans le réel. La métaphore n’est pas sans pertinence ici. Trop souvent, les programmes relèvent davantage de la projection que de la planification. Et enfin, il y a le citoyen. Le votant. Celui dont la participation est censée donner sens à tout l’édifice. Mais là encore, le constat est préoccupant. Une part importante de la population ne s’est même pas inscrite sur les listes électorales. D’autres, désabusés, hésitent à se déplacer. Le risque d’une abstention massive plane, comme une ombre persistante. Dans ces conditions, qui votera ? Probablement les militants, fidèles mais peu nombreux. Ceux qui restent mobilisés par conviction ou par discipline partisane. Et puis, plus problématique encore, ceux que des logiques de rétribution incitent à participer. Une participation biaisée, qui affaiblit la portée démocratique du scrutin. Un million de voix peut faire de tel ou tel parti une force gouvernementale... Ainsi se dessine une équation fragile : des élites sélectionnées selon des critères discutables, des programmes souvent déconnectés, et un corps électoral en retrait. Le tout dans un contexte où les attentes sociales, elles, restent fortes. Les élections devraient être un moment de clarification, de choix, d’élan collectif. Elles risquent, une fois de plus, de n’être qu’un exercice formel, dont les résultats peinent à traduire la complexité et les aspirations profondes de la société marocaine. La question demeure alors, simple et essentielle : comment redonner du sens à ce moment démocratique ? Il nous reste encore du temps pour corriger cela. C'est une responsabilité : nous, héritiers d'un pays millénaire, que léguerons-nous à notre descendance, que nous décevons un peu plus chaque jour ? C'est une question de conscience.

Méditerranée : le grand effacement amazigh dans le récit historique eurocentré... 1008

L’histoire des relations entre les deux rives de la Méditerranée est profondément biaisée. Derrière l’opposition paresseuse entre un Nord supposément moteur et un Sud relégué à la marge se dissimule un oubli plus grave : **l’effacement systématique du rôle déterminant des Amazighs (Berbères, Maures) dans la formation de l’Europe méditerranéenne**. Cet effacement n’a rien de neutre ni d’accidentel ; il relève d’une véritable construction idéologique. Bien avant l’ère coloniale, les populations amazighes structurent l’essentiel de l’espace nord-africain et occupent une place centrale dans les dynamiques politiques, militaires, commerciales et culturelles de la Méditerranée, formant des piliers essentiels de son histoire. Ils assurent une jonction quasi continue entre l'Afrique subsaharienne et le nord de la Méditerranée. De l’Al-Andalus à la Sicile médiévale, leur empreinte est profonde et durable. Symbole de cette centralité, la conquête de la péninsule Ibérique au VIIIe siècle est menée par Tariq ibn Ziyad (ainsi nommé selon les sources) à la tête d’une armée majoritairement amazighe. Les chroniques insistent sur sa composition en grande partie berbère. Cette réalité est systématiquement minimisée au profit d’un récit arabo-centré qui invisibilise la composante amazighe prédominante. Sans les Amazighs, il n’y aurait tout simplement pas eu d’implantation musulmane durable en Europe occidentale avec ce qui s'en suivit comme impact. Réduire Al-Andalus à une simple excroissance du « monde arabe » est une falsification grave par simplification. Les dynasties qui portent son apogée, au premier chef les Almoravides et les Almohades, sont d’origine amazighe. Issues de confédérations berbères sahariennes et atlasiennes, elles refondent les équilibres politiques de l'Afrique du Nord et d’Al-Andalus et construisent une civilisation hispano-mauresque à aujourd'hui vivace. Cette civilisation, fondamentalement amazighe, a marqué l’architecture urbaine et monumentale, encore visible à Séville, Marrakech, Fès ou Cordoue. Elle a structuré une pensée religieuse et juridique avec un malikisme réformateur chez les Almoravides, un rigorisme doctrinal chez les Almohades pour les musulmans et la pensée de Maïmonide pour les Juifs. Elle a par ailleurs impacté durablement l’organisation politique et militaire de la Méditerranée occidentale. Le sud de l’Espagne et du Portugal porte encore aujourd’hui les traces visibles et toponymiques de cette présence amazighe. L’ignorer, c’est mutiler une histoire profondément partagée. Pour rafraichir cette mémoire quoi de mieux qu'un petit tour en Extremadura espagnol. Cette influence ne s’arrête pas aux rives andalouses. En Sicile et dans le sud de l’Italie en général, à Palerme notamment, les interactions entre mondes nord-africains et espaces européens sont constantes durant les périodes islamiques puis normandes, via des contingents militaires, des réseaux marchands et des transferts de savoirs. Ces circulations intègrent une importante composante amazighe, souvent dissoute a posteriori dans la formule vague d’« influence arabe ». Le couscous y est toujours présent accompagné avec des friandises aux amendes à la fleur d'oranger. En parlant indistinctement d’« Arabes », les récits dominants gomment la pluralité réelle des acteurs et effacent la profondeur africaine de ces échanges. Cet effacement procède de plusieurs biais cumulés. D’abord, **l’eurocentrisme** et l’incapacité à admettre que des populations africaines ont été cofondatrices de l’Europe méditerranéenne. Ensuite, **l’arabo-centrisme historiographique** et la tendance à homogénéiser le monde musulman en invisibilisant ses composantes non arabes, dont principalement les Amazighs. Enfin, **l’héritage colonial**, avec le besoin de lisser et de hiérarchiser les récits pour légitimer une prétendue supériorité civilisationnelle européenne. Le résultat est clair : les Amazighs sont relégués à un rôle secondaire, folklorique ou local, alors qu’ils ont été des acteurs structurants de la Méditerranée occidentale. Leur impact est sans équivoque l’un des plus importants de l’histoire de la région. Corriger ce biais ne se résume pas à ajouter un chapitre « berbère » dans des livres d’histoire déjà écrits. **Il faut reconfigurer la narration elle-même. ** Il s’agit de réinscrire les Amazighs au cœur du récit méditerranéen. L’Europe du Sud n’est pas uniquement l’héritière de Rome et du christianisme. Elle est aussi, en partie, le produit d’apports nord-africains, particulièrement amazighs, visibles dans ses structures politiques, ses paysages urbains, ses arts culinaires et vestimentaires, certains prénoms et imaginaires. Le prénom Maurice n’en est-il pas un exemple d’impact indélébile ? La Méditerranée occidentale doit être pensée comme un espace de co-construction, et non comme un théâtre de diffusion unilatérale du Nord vers le Sud. Reconnaître cela ne relève pas d’un réflexe identitaire, ou d'une quelconque revendication idéologique, mais d’une exigence minimale de rigueur scientifique. L’histoire méditerranéenne a été aplatie pour servir des logiques de pouvoir, au prix d’une simplification extrême des trajectoires et des acteurs. Les Amazighs comptent parmi les grands effacés, sinon les seuls exclus. Les réintégrer pleinement dans le récit n’est pas « réécrire » l’histoire au sens de la travestir : c’est **la réparer**, en restituant à la Méditerranée sa profondeur africaine et sa véritable complexité. Cette approche est indispensable pour apaiser les relations dans la région et pour une construction solide du futur de ses populations, qu’il s’agisse de relations politiques, économiques ou simplement humaines. Depuis des siècles, ce récit déséquilibré imprègne les discours académiques, médiatiques et politiques. Or, la Méditerranée a toujours été une mer de circulation, non de domination ; un espace d’interactions permanentes, non une frontière entre mondes hiérarchisés. Dès l’Antiquité et sans doute avant, elle est une zone de fécondation mutuelle entre civilisations africaines, levantines et européennes. L’archéologie le démontre avec force. Phéniciens, Romains, Carthaginois, Égyptiens, Numides et, bien sûr, Amazighs ont structuré ses échanges commerciaux, culturels et scientifiques. L’idée d’une Europe autonome, source unique de modernité, n’est qu’une reconstruction tardive. Il n'y a pas si longtemps à l'échelle géologique, le détroit entre le Maroc et l'Espagne ne faisait guère plus d'un kilomètre... Il appartient aux historiens, aux enseignants et aux systèmes scolaires des deux rives de corriger cela, dans la perspective d'un avenir commun fondé sur un passé tout aussi partagé.

Dopage: sortir de la fiction, affronter le problème de santé publique... 1125

Il est tentant de balayer les récents cas de dopage dans le football marocain d’un revers de main, de les réduire à des erreurs individuelles, des accidents de parcours, voire des injustices. C’est tentant, mais dangereux. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse de loin quelques sanctions disciplinaires. Le dopage, dans sa forme contemporaine, n’est plus seulement une tricherie: c'est un révélateur brutal d’un dérèglement plus profond, celui d’un écosystème sportif et sanitaire en perte de contrôle, entretenu par une illusion confortable: «le football n’est pas concerné». Pendant longtemps, le football s’est abrité derrière une fiction commode: celle d’un sport relativement épargné par le dopage, illusion entretenue à l’échelle mondiale malgré des précédents bien documentés. Au Maroc, cette fiction persiste: chaque cas est traité comme une anomalie, jamais comme un signal. Attention toutefois: ce qui a été révélé récemment concerne certes le football, mais il est loin d’être le seul touché. La montée en puissance de l’Agence Marocaine Antidopage (AMAD) et l’augmentation significative des contrôles ont changé la donne: ce que l’on voit aujourd’hui, ce n’est pas forcément plus de dopage, mais davantage de vérité. Et cette vérité dérange. Le récit du «dopage accidentel» résiste de plus en plus mal à l’épreuve des faits. Le discours dominant est bien rodé: les sportifs seraient victimes de dopage involontaire, entre compléments alimentaires contaminés, médicaments mal prescrits et erreurs de bonne foi. Ce discours n’est pas entièrement faux. Il est simplement incomplet. Car derrière le «dopage involontaire» se cache une réalité plus troublante: une banalisation généralisée de l’ingestion de substances, dans une culture où la performance immédiate présumée prime sur la connaissance, la prudence et l’encadrement médical. Pourtant il est quasi impossible de prouver que s'ingérer telle ou telle substance puisse favoriser la performance sportive. Ce qui est par contre certain et prouvé, se sont les conséquences inévitables sur la santé. Le droit antidopage est implacable: le sportif est responsable de tout ce qu’il consomme, qu’il ait ou non eu l’intention de tricher. Ce principe de responsabilité objective n’est pas une injustice, c’est un garde‑fou. Mais encore faut‑il donner aux sportifs les moyens réels de comprendre ce qu’ils ingèrent. Aujourd’hui, ce n’est manifestement pas le cas pour une large partie d’entre eux. S’agissant des sportifs de haut niveau, les contrôles sont là pour dissuader et sanctionner le cas échéant. La problématique devient encore plus grave lorsqu’il s’agit de jeunes, et moins jeunes, qui pratiquent pour eux‑mêmes, en dehors des circuits les plus visibles. C’est là que les compléments alimentaires constituent une nouvelle zone grise et le cœur du problème, largement sous‑estimé. Les compléments sont devenus la porte d’entrée d’un dopage diffus, invisible, insidieux. Produits non certifiés, importations incontrôlées, marketing agressif: tout concourt à entretenir une illusion de sécurité, alors que ces produits représentent un angle mort sanitaire. Leur consommation massive chez les jeunes est rarement encadrée médicalement. Elle repose sur des recommandations informelles, des conseils de vestiaire, des vendeurs improvisés, parfois même sur des «influenceurs» des réseaux sociaux. On en trouve même dans certains souks et laiteries. Le résultat est sans appel: des carrières brisées pour quelques grammes de poudre mal identifiée, mais surtout, et c’est le plus inquiétant, des organismes fragilisés, des troubles hormonaux, des déséquilibres métaboliques qui apparaissent de plus en plus tôt. Le dopage n’est plus seulement une fraude sportive, il devient un problème de santé publique à part entière. Le silence, et parfois la complicité passive, des clubs et des salles de sport est un autre angle mort du système. Il faut avoir le courage de poser la question qui dérange: où sont les clubs dans cette affaire ? Rares sont les salles de sport réellement épargnées. Certaines n’hésitent pas à commercialiser, sans le moindre scrupule, des produits dont seuls leurs fournisseurs connaissent réellement la composition et les effets potentiels sur le corps des pratiquants. Et puis comment répondre à un jeune qui vous interpelle en vous disant: Vous nous dites que ces produits ne sont pas bons alors que le coach nous dit qu'il faut en prendre. Dans de nombreux cas, l’encadrement médical est insuffisant, voire inexistant. Les jeunes évoluent dans un environnement où l'apparence physique est glorifiée, mais où la culture scientifique et médicale demeure marginale. Ce vide est comblé par l’improvisation, et pire encore, par une forme de déresponsabilisation collective. Lorsque le scandale éclate, le sportif se retrouve seul face à la sanction. Le club, lui, disparaît du récit. La loi, pourtant, définit clairement les différents niveaux de responsabilité: les produits ne tombent pas du ciel. Cette asymétrie n’est plus tenable. La responsabilité ne peut plus être pensée comme uniquement individuelle. Le dopage dans le football marocain, depuis que deux joueurs de haut niveau se retrouvent mis en cause, ne peut plus être analysé uniquement à travers le prisme de la faute personnelle. Il est le produit d’un marché des compléments insuffisamment régulé, d’un déficit d’encadrement médical structuré, d’une pression de performance de plus en plus précoce et d’une culture sportive qui valorise le résultat plus que la compréhension, dans le déni d’une loi pourtant existante. Face à cela, l’AMAD, sur la base de règles strictes, s’est vu confier la mise en œuvre de la politique nationale de lutte et le fait avec brio. Pour elle l’application mécanique des règles, sans adaptation fine aux réalités locales et sans pédagogie massive, ne suffit pas. Sanctionner sans éduquer revient à traiter les symptômes en ignorant la maladie. Ce qu’il faut changer maintenant, ce n’est plus seulement corriger à la marge: il faut repenser le système. Concrètement: -Imposer un encadrement médical obligatoire dans tous les clubs. -Créer une liste nationale de compléments certifiés, contrôlés et traçables. -Former systématiquement les jeunes sportifs et leurs encadrants aux risques liés aux substances. -Responsabiliser juridiquement les clubs et les staffs, afin qu’ils ne puissent plus se retrancher derrière l’ignorance ou la bonne foi. Et surtout: sortir de l’hypocrisie générale et regarder la réalité en face. Le Maroc n’est pas un cas isolé. Il se trouve simplement dans un moment charnière. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est le passage d’un dopage marginal à une forme systémique, non pas organisé, mais diffus, culturel, presque inconscient. Refuser de le voir, c’est accepter qu’une génération de jeunes paie le prix de cette cécité. Le dopage n’est pas seulement une affaire de triche. C’est une affaire de santé publique, et désormais, une affaire de **responsabilité collective**.

GITEX Africa à Marrakech : vitrine d’ambition ou révélateur de contradictions ? 1152

À Marrakech, le GITEX Africa ferme ses portes dans une effervescence désormais familière: milliers d’exposants, dizaines de milliers de visiteurs, délégations internationales, startups africaines en quête de visibilité. Le Maroc affiche ainsi une ambition claire: devenir un hub technologique continental, voire une plateforme euro-africaine de l’innovation. Mais derrière cette vitrine séduisante, une question s’impose avec acuité: le pays se donne-t-il réellement l'ensemble des moyens de ses ambitions, si légitimes soient elles? Le Maroc part certainement avec des avantages indéniables. Sa stabilité politique, ses infrastructures modernes, son positionnement géographique stratégique, ainsi que ses investissements dans les télécoms et les énergies renouvelables ou encore le niveau sans doute compétitif de ses jeunes et de ses universités, en font un candidat sérieux pour accueillir l’économie numérique africaine. Des institutions comme UM6P ou Technopark Maroc participent à l’émergence d’un écosystème entrepreneurial dynamique. Les talents sont là. la volonté surement, Les idées aussi. Et pourtant. L’innovation ne se décrète pas, elle se libère. L’économie de l’intelligence artificielle et des startups repose sur un principe fondamental: la vitesse. Vitesse d’exécution, vitesse de décision, vitesse de transaction. Or, au Maroc, cette vitesse est souvent ralentie, entravée. Le cœur du problème réside dans le paradoxe de vouloir bâtir une économie digitale moderne tout en maintenant des logiques administratives héritées d’une économie de contrôle, pour ne pas dire d'un autre temps. L’initiative et l’innovation exigent de la liberté. Liberté d’investir, de transférer, de commercer, de tester et souvent d’échouer. Plus les contraintes sont nombreuses, plus l’innovation se contracte. Ainsi le verrou du change est un handicap structurel. Le rôle de l'Office des changes est central dans cette équation. Conçu pour protéger les équilibres macroéconomiques, son cadre réglementaire apparaît aujourd’hui en décalage avec les exigences du numérique. Un entrepreneur marocain qui souhaite payer un service cloud à l’étranger, lever des fonds internationaux, vendre une solution SaaS à l’international, ou simplement tester un modèle économique global se heurte souvent à des délais, des plafonds ou des procédures incompatibles avec la réalité du marché moderne. Alors que son concurrent en France à Londres « Silicon Valley » européenne va pouvoir aller et conclure beaucoup plus vite. Aujourd'hui l'Allemagne, la Suède et les Pays-Bas sont des acteurs majeurs, soutenus par une forte dynamique d'innovation et des investissements en IA et SaaS. La nouvelle économie ici a trouvé un terroir des plus intelligent. Là où une startup doit agir en millisecondes, ici elle attend parfois des jours, voire des semaines. Dans un monde où la concurrence est instantanée, ce décalage est fatal. Restons sur notre continent et posons la question de savoir pourquoi d’autres pays africains avancent plus vite ? Elle dérange mais mérite d’être posée sans complexe: pourquoi des pays, parfois moins dotés en infrastructures, attirent-ils davantage les géants de la tech et de l’IA ? Des écosystèmes comme ceux de Lagos, Accra, Nairobi, Maurice ou Kigali ont compris une chose essentielle: dans l’économie numérique, la régulation doit accompagner et non freiner. Le Rwanda mise sur une administration agile et pro-business. Le Kenya bénéficie d’un écosystème fintech libéré et innovant. Le Nigeria, malgré ses défis, offre une profondeur de marché et une flexibilité opérationnelle qui séduisent les investisseurs. Pendant ce temps, les grands acteurs de la tech hésitent à s’implanter durablement au Maroc, malgré ses atouts structurels. Le risque est celui de devenir une vitrine sans substance. Le danger est clair : que des événements comme GITEX Africa deviennent des vitrines brillantes mais déconnectées de la réalité du terrain où d'autres viennent faire du business et repartent. Une économie numérique ne se construit pas à coups de salons internationaux, mais par des réformes structurelles profondes. Sans cela, le Maroc risque de rester un lieu de passage et non un lieu d’ancrage pour l’innovation. Pour transformer l’ambition en réalité, plusieurs leviers doivent être activés sans plus tarder : 1. Libéraliser progressivement le régime de change. Permettre aux startups : d’ouvrir librement des comptes en devises, de transférer des fonds sans lourdeurs administratives, d’opérer à l’international en temps réel. Un véritable cadre spécifique pour les entreprises tech exportatrices pourrait être ainsi instauré. 2. Créer un “sandbox réglementaire” pour l’IA et la fintech. Inspiré des modèles internationaux, ce dispositif permettrait aux startups de tester des innovations dans un cadre assoupli, sous supervision, sans subir immédiatement toutes les contraintes réglementaires. Un "sandbox réglementaire" est un espace de test contrôlé pour les innovations technologiques. Il permet aux startups en IA et fintech de tester leurs produits dans un cadre réglementaire allégé, sous supervision des autorités. C'est un Concept clé. Ce dispositif, pourrait s'inspirer de modèles comme ceux du Royaume-Uni (FCA) ou de l'UE (AI Act). Il créera un environnement sécurisé où les entreprises expérimentent sans appliquer immédiatement toutes les règles strictes: autorisations complètes et conformité totale. Des régulateurs supervisent pour évaluer les risques, limiter l'impact sur les consommateurs et adapter les lois futures 3. Accélérer la digitalisation administrative. Réduire drastiquement les délais de traitement, automatiser les autorisations, et introduire des logiques de “silence vaut accord” dans certains cas. 4. Encourager le capital-risque international. Faciliter l’entrée et la sortie des investisseurs étrangers, simplifier les mécanismes de levée de fonds, et sécuriser juridiquement les opérations transfrontalières. 5. Miser sur la liberté comme moteur stratégique. C’est peut-être le point le plus décisif. L’innovation ne prospère pas dans un climat de suspicion ou de contrôle excessif. Elle a besoin de confiance. Le Maroc est à la croisée des chemins. Il peut soit continuer à privilégier une logique de contrôle, au risque de freiner son propre élan, soit opérer un virage courageux vers plus de liberté économique. GITEX Africa est une formidable opportunité. Mais elle ne sera qu’un symbole vide si elle n’est pas accompagnée d’un changement profond de paradigme. Dans l’économie de l’intelligence artificielle, il ne suffit pas d’être présent. Il faut être compétitif. Le maitre mot: l'économie moderne s'épanouit en milliseconde, a besoin de liberté et ne s'accommode point des lenteurs administratives et des contrôles à n'en plus finir. Si l'histoire nous montre comment nous avons raté la révolution industrielle, ne ratons pas celle numérique, car cela risque de peser sur des générations et des générations et donc sur l'avenir du pays.

Motsepe, funambule du football africain : entre Sénégal et Maroc, qui est le vrai vainqueur de la CAN 2025 ? 1168

La récente visite de Patrice Motsepe au Sénégal puis au Maroc n'avait rien d'anodin ni de festif. Officiellement, il s'agissait d'une tournée de courtoisie et de suivi des dossiers du football africain. Officieusement, elle intervenait dans un climat de tension latente autour d'une question explosive : qui est le véritable vainqueur de la CAN 2025 ? Cette édition a laissé des traces profondes, avec une déception palpable déjà lors de la remise des médailles et du trophée. Derrière les sourires forcés, un malaise évident : le titre avait été arraché de force. Rappelez-vous : le Maroc a organisé une CAN exemplaire, renflouant les caisses de la CAF comme jamais, avec des sponsors en pagaille, une affluence record, une couverture télévisuelle inédite et un niveau de jeu sublimé par des infrastructures inégalées. Mais cela dérange. Jalousies acerbes et signes avant-coureurs ont culminé lors de la finale. Habitués aux provocations maladives du voisin de l'Est, les Marocains ont été stupéfaits : les principaux saboteurs étaient leurs frères les plus proches, ceux auxquels ils avaient réservé le meilleur des accueils: les sénégalais et les égyptiens. En finale, sous l'impulsion d'un coach exalté, le Sénégal a quitté le terrain pour une polémique arbitrale infondée. Devant certaines évidences, l'acte semble prémédité. Les supporters sénégalais surchauffés ont envenimé davantage la scène. S'ensuivit une procédure chaotique. D'abord, un comité de discipline présidé par un Sénégalais rejeta la requête marocaine, qui contestait le résultat pour non-respect du règlement. Il sanctionna des faits de jeu mineurs, ignorant la violation flagrante. Le Maroc démonta ce verdict devant le jury d'appel, qui rétablit la vérité en appliquant les règles de la CAF. Le Sénégal, qui avait jadis bénéficié d'une décision similaire pour se qualifier à la Coupe du monde 2022, ne digère les arbitrages que s'ils l'avantagent. Il rejeta le rendu, publiant un communiqué étatique et non fédéral, accusant la CAF de corruption. Sous-entendu : la CAF corrompue, le Maroc corrupteur. Lors de ses visites donc, Motsepe affronta l'inévitable : "Qui est le vainqueur de la CAN 2025 ?" Au Sénégal, son objectif était clair : préserver les liens avec une puissance footballistique continentale. Face au président Bassirou Diomaye Faye, il réaffirma le respect de la CAF pour les institutions sénégalaises et leur rôle dans le rayonnement du football africain, sans évoquer les accusations de corruption, tout au moins en public. Mais le message implicite visait clairement à freiner une dérive défiante exagérée du Sénégal : des sanctions lourdes peuvent tomber sinon. Au Maroc, la tonalité changea. Motsepe, fidèle à son habitude, salua la puissance structurante du Royaume. Face à la Fédération Royale Marocaine de Football et son président Fouzi Lekjaa, pilier de la CAF et vice-président de la FIFA, il adopta un ton laudatif. Interrogé sur le sujet sensible, il se retrouva coincé : trancher aurait ravivé des fractures. En président de la CAF, son rôle est d'empêcher une controverse sportive de virer à la crise institutionnelle. Son hésitation révèle la complexité d'un système où politique, symbolique et sport s'entremêlent. La CAN n'est pas qu'une compétition : c'est un levier de prestige et de diplomatie, un champ de rivalités régionales. Le Maroc s'impose comme puissance footballistique par ses performances, ses investissements massifs en infrastructures, généreusement mises au service de la CAF et de nombreux pays africains, ses académies comme celle de Mohammed VI à Salé, exportatrice de talents et ses organisations réussies de nombreuses CAN masculines et féminines. Il est un pilier incontournable de la CAF. La visite de Motsepe y ressemblait à une reconnaissance, soulignant la dépendance de la CAF au Maroc pour avancer le football africain. C'est une diplomatie contrainte qui s'esquisse. Ces deux étapes exposent dans les faits, les limites de la gouvernance actuelle du football africain : entre équilibres politiques, enjeux économiques et ambitions nationales, la CAF navigue à vue. Motsepe, homme d'affaires sud-africain passé dirigeant sportif, n'est pas un fin politique. Son silence sur le "véritable vainqueur" traduit une réalité : la vérité sportive cède souvent aux nécessités diplomatiques. Le football africain dépend des États et de leurs financements ; s'aliéner un pays est suicidaire. Ces deux déplacements révèlent une question cruciale : la CAF reste-t-elle une instance neutre, ou se soumet-elle à ses pôles de puissance ? Le Sénégal incarne légitimité sportive et historique ; le Maroc, en plus, investissement et vision stratégique. Motsepe maintient implicitement un équilibre fragile au prix du silence et de l'ambiguïté. La crise révèle ainsi la fragilité de l'instance. La tournée n'aura pas tranché sur le vainqueur de la CAN 2025, Ce n'était pas le but, mais elle a mis à nu les forces et surtout les faiblesses du football africain. Un football qui dépasse le terrain. Dans ce jeu, Motsepe n'est ni jongleur ni dribbleur : il est funambule. Cependant il sait. Il sait très bien qui aura la Coupe et les 10 millions de Dollars qui vont avec. Il aura juste évité de se dévoiler et de se faire huer. Ainsi il sera encore et toujours le bienvenu et au Sénégal et au Maroc. C'est le TAS qui va trancher pas lui... En concomitance, la FIFA a exclu Ndala, l'arbitre "maudit" de la finale qui a endossé toutes les incompétences et tous les dépassements. Signe avant-coureur avant le verdict du Tribunal Arbitral du Sport ?

Maroc-Égypte : retrouvailles stratégiques ou trêve éphémère sous les sables du pragmatisme ? 1234

Imaginait-on la scène au Caire et à Rabat voilà peu de temps encore ? Pourtant, il y a quelques jours seulement, les Premiers ministres Aziz Akhannouch, flanqué de sept de ses ministres, et Mostafa Madbouly, non moins bien nanti, apposent et supervisent des signatures sur vingt-deux accords, les uns plus importants que les autres, sous les flashs des caméras. Les discours officiels célèbrent une « relation à un niveau inédit ». Les sourires, larges, nourrissent l’espoir du rapprochement tant souhaité entre deux puissances économiques de la zone Mena. À première vue, il s’agit de retrouvailles en grande pompe. Mais, derrière cette mise en scène, sans doute sincère, une interrogation persiste. S’agit-il d’un tournant historique ou d’une simple convergence opportuniste dictée par les développements géopolitiques récents ? Pour y voir clair, replongeons dans une histoire lourde de méfiance. Dès 1963, la Guerre des Sables voit l’Égypte de Gamal Abdel Nasser s’aligner sur l’Algérie, voire la pousser contre le Maroc, au nom d’un panarabisme tiers-mondiste qui stigmatisait Rabat comme « pion occidental », disaient-ils à l’unisson. Eux pensaient être du bon côté, celui des « révolutionnaires bolcheviques »... L’objectif était bien évidemment de déstabiliser la monarchie et, pourquoi pas, de la faire tomber. La débâcle était sans appel. L’Égypte y laissera des plumes... et un prisonnier de marque : Hosni Moubarak, celui-là même qui deviendra président. Hassan II, en seigneur, le remettra en cadeau à l’Égypte dans un geste seigneurial. Plus tard, sur le Sahara marocain, Le Caire adopte une ambiguïté prudente mais oh combien floue : ni appui au Polisario, ni soutien franc au Maroc ; une posture d’équilibriste qui, au Maroc, passe pour de la perfidie latente, notamment à l’occasion d’accolades triomphalistes entre Égyptiens et Algériens. C’est Hosni Moubarak qui viendra supplier Hassan II pour relâcher les prisonniers de guerre que Boumédiène a perdu sur le terrain à Amgala, avec l’illustre Chengriha dans la liste...L'Egypte semblait donc souffler le chaud et le froid dans l'affaire. Le sommet récent marque sans doute un pivot. Vingt-deux accords signés pour accélérer les échanges et les porter à des niveaux inespérés encore quelques jours auparavant. Mais le clou de la rencontre est bien l’alignement égyptien sur la Résolution 2797 de l’ONU, validant l’autonomie proposée par le Royaume comme seul cadre viable. Rabat, en diplomate discret, banalise ce soutien, comme s’il allait de soi. Ce n’est pas gratuit : il reflète une recomposition arabe avec, possiblement, la fin des clivages idéologiques des années 1960 et la primauté du pragmatisme. Les menaces iraniennes, et peut-être même turques, peuvent bien y être pour quelque chose. L’Égypte de Sissi, par ce rapprochement, gagne un allié stable : le Royaume chérifien, un contrepoids arabe véritablement diversifié et cohérent dans tout ce qu’il entreprend. Économiquement, pourtant, le tableau est contrasté. Les accords d’Agadir de 2006, liant déjà Maroc, Égypte et Jordanie en zone de libre-échange, n’ont pas tenu toutes leurs promesses. Les échanges ont progressé, mais restent timides tout de même, à cause d’une bureaucratie persistante. Pire, une crise avait éclaté sur les voitures produites au Maroc, bloquées par des taxes protectionnistes. L’Égypte ne les avait pas considérées comme suffisamment marocaines, ravivant les frustrations du Royaume. Ces vingt-deux nouveaux engagements viennent donc booster la machine, avec des investissements croisés pour ancrer le Maroc en Afrique de l’Est et ouvrir à l’Égypte des portes vers l’Ouest. L’argument clé est clair : les chiffres l’emportent sur les rancunes. Ce pendant, les précédentes crises, pas très espacées, prouvent la fragilité de la situation tout de même, jusqu’à preuve du contraire. Il faut rester confiant dans une réconciliation durable, même si les imaginaires populaires récents freinent ce développement. La presse sportive égyptienne notamment est globalement très virulente contre le Maroc et trahit une rivalité tenace. Géopolitiquement, Alger réagira vivement, forçant Le Caire à son habituelle ambiguïté. L'Egypte acceptera t elle un dictat algérien au nom de l'histoire commune... Il n’est pas exclu de voir l’Égypte dépêcher un émissaire pour dire aux Algériens ce qu’ils aiment entendre, afin d’atténuer la déception. Et il y a également les aléas internes et les remaniements fréquents en Égypte, qui créent des instabilités menaçant le tout. L’Histoire arabe enseigne que les alliances sont extrêmement volatiles. Oui, une ère pragmatique s’est bien amorcée, conditionnée à la convergence économique, au-delà des accords d’Agadir. Elle pousse à la stabilité régionale et au triomphe du calcul sur l’idéologie. Osons espérer qu’il ne s’agisse pas d’une réconciliation émotive, mais plutôt d’une normalisation stratégique certaine, mettant le passé en parenthèses au service du présent et de 150 millions d'humains au moins. Les accords devront aussi survivre aux tempêtes du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord et constituer un socle pouvant séduire le reste des pays de la région, vers un véritable continuum économique en respect de celui géographique et démographique. Alors marocains et égyptiens, apaisés et confiants, écouteront ensemble Oum Kaltoum chanter aghadan alqak...et se délecteront d'un bon thé à l'ombre d'une pyramide ou de la Tour Hassan...

France-Maroc : le docu qui caricature pour condamner 1345

Il y a des documentaires qui éclairent le réel. Et puis il y a ceux qui le déforment au nom d’une cause. Il m’a fallu trois visionnages attentifs pour venir à l’évidence qu' avec «France–Maroc : Je t’aime, moi non plus», diffusé sur France 5 le 5 avril, le téléspectateur n’assiste pas à une enquête, mais à un procès. Un procès à charge, méthodique, où l’accusé est connu d’avance: le Maroc, sa monarchie, et au-delà, son choix politique singulier. La double narration de la voix off et celle de celui dont les propos constituent le fil conducteur n’avait qu’une seule ligne directrice: insinuer, concocter un récit, le consolider et en faire une vérité à force de le répéter de mille manières. Derrière l’apparence du décryptage, c’est en réalité une démonstration idéologique qui se déploie, avec ses certitudes, ses angles morts et ses silences soigneusement entretenus. Le maître-mot: caricaturer pour disqualifier ; le procédé, plutôt transparent: réduire pour mieux condamner. Feu Hassan II est enfermé dans une lecture univoque, celle du «dictateur», sans contextualisation sérieuse des années de plomb, des tensions de la Guerre froide ou des tentatives répétées de coups d’État et d’assassinats qui ont visé le régime. Le seul extrait qu’on lui a trouvé, lui qui était plutôt loquace, est celui où Anne Sinclair lui pose une question sur Khalaat Mgouna.«La capitale des roses», lui avait-il rétorqué. Comme si un État soumis à des menaces existentielles devait réagir avec les standards d’une démocratie permissive. L’histoire nous a bien démontré sur quoi cela pouvait aboutir. Quant à Sa Majesté Mohammed VI, il est présenté comme une simple variation cosmétique du même système: une monarchie «adoucie», mais fondamentalement inchangée. Une lecture paresseuse qui évacue deux décennies de réformes, d’ajustements et d’évolutions réelles. Dans les deux cas, l’objectif n’est pas de comprendre, mais de figer. Le film devait parler de la relation entre les deux pays, mais la France y est absente donc innocente. La véritable clé du documentaire réside dans ce qu’il ne montre pas. La France, pourtant actrice centrale de cette relation, y apparaît comme en retrait, presque extérieure aux tensions. Une étrange disparition. Où sont les responsabilités historiques du protectorat dont souffre le pays à ce jour? Les imputations territoriales? Les ambiguïtés diplomatiques constantes pour soi-disant préserver un prétendu équilibre entre le Maroc et son voisin? Les intérêts économiques et stratégiques défendus avec constance? Les variations opportunistes du discours sur les droits de l’homme? En creux, le récit devient limpide: le Maroc serait dans l’affect, la pression, voire le chantage. La France, elle, incarnerait la rationalité, l’intelligence et la vérité. Ce déséquilibre n’est pas une maladresse. C’est une construction voulue et assumée dans les images choisies, les séquences et la narration. Comme quand il s’agit de Pegasus. Là, on a suggéré sans prouver, insinué sans conclure. Le traitement de l’affaire dans ce film illustre parfaitement cette mécanique. Le documentaire suggère. Il instille le doute. Il entretient le soupçon et s’arrête là. Jamais il ne rappelle un fait pourtant essentiel: aucune preuve formelle et irréfutable n’a établi la responsabilité du Maroc dans les accusations initiales. Mieux encore, plusieurs éléments sont venus fragiliser ces accusations, au point d’introduire un doute sérieux dans de nombreux cercles d’analyse, y compris au niveau des instances officielles. Ce point n’est pas discuté. Il est simplement évacué. Le spectateur est ainsi laissé dans une zone grise soigneusement entretenue: celle où l’accusation subsiste sans jamais être confrontée à l’exigence de preuve. Bien sûr, c’est volontairement fait ainsi, de façon à ce que la vérité soit masquée par le doute et les insinuations. Ce n’est plus de l’information. C’est de la suggestion. Au-delà, le réel est nié. Le Maroc en transformation est occulté, avec un angle mort majeur: les évolutions du Maroc contemporain. Car enfin, de quoi parle-t-on ? D’un pays qui a engagé une réconciliation institutionnelle avec son passé ? Non. D’un pays qui a réformé en profondeur son droit de la famille ? Non. D’un pays qui a ouvert, progressivement, des espaces de libertés publiques ou maintenu une stabilité politique rare dans une région tourmentée ? Non. D’un Royaume qui a généralisé la couverture sociale ? Bien sûr que non. Des retraités français qui préfèrent le Maroc? NON. Rien de cela n’est intégré dans la narration. Comme si reconnaître ces dynamiques affaiblissait la thèse initiale. Les réussites économiques et sociales intégrées auraient affaibli la thèse et rejeté les hypothèses. Toute analyse honnête devrait partir de cette tension: un système probablement imparfait, mais qui réussit tout de même mieux que son voisin, par exemple. Un système qui ne s’est jamais figé et qui a fait de la transformation progressive à son rythme une doctrine. Le biais fondamental dans ce film est une définition unique de la démocratie, celle voulue par le narrateur et les invités à qui il a donné le plus de temps de parole. Comme si, pour dire la vérité, il fallait absolument vivre à Paris et écrire en français. Au fond, ce documentaire révèle un biais plus profond: l’incapacité à penser la diversité des modèles politiques. Ici, la démocratie ne peut être que celle de la France socialiste. Tout ce qui s’en écarte devient suspect, illégitime ou transitoire. Le film a fondamentalement ignoré que le Maroc n’est pas la France. C’est une monarchie constitutionnelle, avec ses équilibres propres, ses contradictions, mais aussi sa légitimité historique et populaire. Les Marocains n’y sont pas soumis: ils y sont, dans leur immense majorité, attachés. Ignorer ce fait, c’est sortir du champ de l’analyse pour entrer dans celui du jugement. Quand l’idéologie remplace le journalisme, au final, «France–Maroc: Je t’aime, moi non plus» ne doute jamais. Et c’est précisément là son problème. Tout y est orienté: les choix d’intervenants, les séquences retenues, les silences assumés, les insinuations non corrigées. Ce n’est pas une enquête. C’est une démonstration. Et comme toute démonstration idéologique, elle simplifie le réel jusqu’à le déformer. C’est encore une fois une occasion manquée et un symptôme révélateur. La relation entre la France et le Maroc est trop dense, trop historique, trop humaine pour être réduite à un récit de domination ou de manipulation. Elle est faite de tensions, certes, mais aussi d’interdépendances, de liens humains profonds, d’intérêts croisés, d’attachements durables. Ce documentaire aurait pu en rendre compte. Il aurait pu éclairer les malentendus, interroger les non-dits, équilibrer les responsabilités. Il a préféré instruire un procès. Et ce faisant, il révèle moins le Maroc qu’un certain regard français sur le monde: sûr de lui, normatif, et parfois incapable de voir au-delà de ses propres catégories.

Fuite des cerveaux et déclin démographique : la double peine silencieuse du Maroc... 1313

Par-delà les discours convenus sur la modernisation et l’attractivité du Royaume, une réalité plus inquiétante s’impose progressivement, celle de la fuite des cerveaux. Longtemps perçue comme un effet secondaire de la mondialisation, elle devient aujourd’hui un facteur structurel de fragilisation socio-économique. Et cette dynamique prend une ampleur nouvelle à mesure que s’installe une transition démographique marquée par le ralentissement, voire la contraction; du vivier national de talents. L'hémorragie est ancienne, mais désormais elle devient critique. Le phénomène de migration des compétences n’est pas nouveau au Maroc. Depuis des décennies, ingénieurs, médecins, chercheurs ou cadres supérieurs s’orientent vers l’Europe, l’Amérique du Nord ou, plus récemment, les pays du Golfe. Les raisons sont connues : salaires plus élevés, conditions de travail plus attractives, reconnaissance professionnelle accrue, écosystèmes d’innovation plus matures, fiscalité avantageuse. Dans un contexte de forte croissance démographique, cette perte était en partie absorbée par l’élargissement continu de la base des diplômés. Le système éducatif, malgré ses limites, alimentait un flux suffisant pour compenser, au moins quantitativement, les départs. Mais cette équation est en train de changer. La transition démographique, un tournant qu'on ne peut sous-estimer va aggraver davantage la situation. Le Maroc est entré dans une phase avancée de sa transition démographique. La baisse du taux de fécondité, amorcée depuis les années 1990, s’accélère et s’accompagne d’un vieillissement progressif de la population. Ce phénomène, souvent interprété comme un signe de modernisation, comporte en réalité des implications économiques profondes. La population en âge de travailler, moteur de la croissance, tend à stagner puis à diminuer. Le « dividende démographique », qui a longtemps soutenu le développement du pays, s’érode. Dans ce contexte, chaque départ de talent n’est plus simplement une perte individuelle; il devient un manque systémique, difficilement compensable. Le coût socio-économique des départs est croissant et se fera sentir chaque année un peu plus. C’est ici que se noue le cœur du problème : la fuite des cerveaux, combinée à la décroissance démographique relative, engendre un coût socio-économique cumulatif et croissant. D’abord, sur le plan productif. La perte de compétences rares affecte directement la capacité d’innovation, la compétitivité des entreprises et l’attractivité globale du pays. Les secteurs stratégiques: santé, numérique, ingénierie, recherche scientifique, sont les premiers touchés. Le cas des médecins marocains exerçant à l’étranger illustre de manière frappante cette tension. Former un médecin représente un investissement public considérable, dont les bénéfices sont souvent hélas captés par d’autres économies. Ensuite, sur le plan fiscal. Les profils hautement qualifiés sont aussi ceux qui contribuent le plus aux recettes fiscales et à la création de valeur. Leur départ réduit la base imposable, fragilise les équilibres budgétaires et limite les capacités d’investissement public. Enfin, sur le plan social. La raréfaction des compétences accentue les inégalités territoriales et sectorielles. Certaines régions ou services publics se retrouvent en pénurie chronique de personnel qualifié, ce qui alimente un sentiment d’abandon et creuse les fractures internes. Au-delà des indicateurs économiques, la fuite des cerveaux entraîne une érosion des « externalités positives » associées aux élites formées. Un ingénieur, un chercheur ou un médecin ne produit pas seulement de la valeur individuelle. Il contribue à la diffusion des connaissances, à la formation des générations suivantes, à l’émergence d’écosystèmes innovants et pérenne. Lorsque ces acteurs quittent le territoire, c’est toute une chaîne de transmission qui se fragilise. Le pays perd non seulement des compétences, mais aussi des multiplicateurs de développement. La question est aussi de savoir si avoir une diaspora importante à l'etranger constitue une opportunité ou est une simple illusion compensatoire ? Face à ce constat, l’argument de la diaspora est souvent avancé comme contrepoids. Les transferts financiers des Marocains résidant à l’étranger constituent effectivement une ressource importante. De même, les réseaux diasporiques peuvent favoriser les investissements et les transferts de savoir-faire. Cependant, cette vision mérite d’être nuancée. Les remises financières, aussi significatives soient-elles, ne remplacent ni la présence physique des compétences ni leur contribution quotidienne à l’économie nationale. Quant aux retours d’expérience ou aux investissements, ils restent encore marginaux au regard de l’ampleur des départs. Il s'agit donc d'imaginet de d'implémenter une véritable stratégie de rétention et de circulation des talents. Face à la double contrainte: fuite des cerveaux et contraction démographique, le Maroc ne peut plus se contenter de réponses partielles. Il s’agit désormais d’un enjeu stratégique majeure voire urgent. Plusieurs leviers peuvent être envisagés : * Améliorer les conditions de travail et de rémunération dans les secteurs clés, notamment la santé et la recherche. * Réformer en profondeur le système éducatif pour mieux aligner les formations sur les besoins du marché et valoriser les filières scientifiques et techniques. * Encourager le retour des compétences par des incitations ciblées (fiscales, professionnelles, académiques). * Développer des écosystèmes d’innovation capables de retenir les talents en offrant des perspectives de carrière et de création. * Mettre en place une politique de “circulation des cerveaux”, favorisant les allers-retours plutôt que les départs définitifs. Ce qui était hier un problème préoccupant devient aujourd’hui une menace structurelle et exige donc une urgence stratégique. Dans un contexte de raréfaction progressive des ressources humaines qualifiées, chaque départ compte davantage, chaque perte pèse plus lourd. La fuite des cerveaux, combinée à la transition démographique, constitue ainsi une double peine silencieuse pour le Maroc. Elle appelle une prise de conscience à la hauteur des enjeux : non plus seulement freiner les départs, mais repenser en profondeur le modèle de développement pour faire du capital humain, rare et précieux, le cœur de la stratégie nationale. Car, à terme, la véritable richesse d’un pays ne réside ni dans ses ressources naturelles ni dans ses infrastructures, mais dans la qualité, la créativité et l’engagement de ses femmes et de ses hommes.

Football : Quand la passion tue le Jeu dans l'impunité et la tolérance... 1291

Le football est d’abord et sans doute une affaire d’émotions. Il est, par essence, un théâtre à ciel ouvert où se jouent les passions humaines dans leur forme la plus brute, probablement la plus primaire. Il génère joie, colère, fierté, humiliation, appartenance. Des tribunes de Camp Nou à celles du Stade Diego Armando Maradona, en passant par la ferveur du Complexe Mohamed V, par les enceintes vibrantes de Stade Léopold Sédar Senghor ou encore le Parc des Princes, le Vélodrome et le Bernabeu, le football dépasse le simple cadre du jeu pour devenir un phénomène social total. Mais cette intensité émotionnelle, si elle fait la beauté du football, en constitue aussi le danger. Car sans régulation rigoureuse, elle bascule rapidement dans l’excès, puis dans la violence. Aujourd’hui, force est de constater que les règles existent, mais qu’elles sont trop souvent contournées, vidées de leur substance ou appliquées avec une indulgence déconcertante. Sur les terrains comme dans les tribunes, les dérives se multiplient : insultes envers les arbitres, provocations entre joueurs, contestations systématiques, violences physiques, jets de projectiles, envahissements de terrain, propos xenophobes, offenses racistes. Ce qui relevait autrefois de l’exception tend à devenir une norme tolérée. On commence étonnement à s'y habituer. Les exemples récents sont édifiants. En Espagne, dans des stades pourtant réputés pour leur culture footballistique, des chants racistes continuent d’être scandés sans complexe, visant notamment des joueurs comme Vinícius Júnior. Tout récemment c'est la communauté musulmane qui fut insultée. Et pourtant la pépite du football espagnole actuellement est bien musulmane. Un public surchauffé ayant sans doute oublié qu'il n' ya pas si longtemps il était musulman. Parmi ceux qui scandaient ces propos et sans doute aucun, certains portent bien encore les gênes de ce passé récent... À Dakar, il y a quelques jours, des heurts ont dégénéré, transformant une fête sportive en scène de chaos. En Italie, des incidents impliquant des supporters ayant envahi le terrain, pourtant lors d'un match amical, ont mis en danger joueurs et officiels, rappelant les heures sombres du hooliganisme européen des années 1980. Ces épisodes ne sont pas isolés; ils traduisent une banalisation inquiétante de la violence dans et autour des stades. Même au plus haut niveau du football africain, les dérives comportementales deviennent problématiques. La finale de la Coupe d’Afrique des nations 2025 a laissé un goût amer. Ce qui devait être un moment de célébration du football continental a été terni par des comportements contraires à l’éthique sportive. Les pressions sur l’arbitrage, les contestations excessives, les interruptions de jeu se sont banalisés. Lorsqu’un entraîneur se permet de manipuler le rythme d’un match pour influencer une décision arbitrale, il ne s’agit plus de stratégie, mais d’une remise en cause des fondements mêmes du sport. Malgré l’indignation internationale, les sanctions infligées aux équipes, aux clubs ou aux joueurs concernés restent souvent symboliques, insuffisantes pour éradiquer ces comportements. Phénomène très étonnant: rarement on a vu les clubs ou les fédérations se désolidariser clairement de ce public là. Ils s'en accommodent et quand ils le condamner, c'est du bout des lèvres qu'ils le font dans un ton calfeutré, timide et sans effet. Le problème est double. D’une part, les règlements disciplinaires existent mais manquent de fermeté. D’autre part, leur application souffre d’un manque de cohérence et de courage politique. Les instances comme la FIFA, les confédérations continentales et les fédérations nationales, hésitent à prendre des sanctions réellement dissuasives comme les retraits de points, les huis clos prolongés, les exclusions de compétitions, voire des relégations administratives. Or, sans peur de la sanction, la règle perd toute efficacité. Il suffit de comparer avec d’autres sports pour mesurer le décalage. En rugby, par exemple, le respect de l’arbitre est une valeur cardinale. La moindre contestation est immédiatement sanctionnée. En athlétisme, un faux départ entraîne une disqualification immédiate, sans discussion. Le football, lui, tolère encore trop de comportements qui devraient être inacceptables. Cette permissivité a un coût. Elle fragilise l’image du football, dissuade certaines familles de fréquenter les stades et met en danger la sécurité des acteurs du jeu. Plus grave encore, elle prépare le terrain à des drames futurs. L’histoire nous a déjà appris, à travers des catastrophes comme celle du "Heysel Stadium disaster", que la violence dans les stades peut avoir des conséquences tragiques. Il est donc urgent de réagir. Réguler le football ne signifie pas tuer son âme, mais au contraire la préserver. Il ne s’agit pas d’éteindre les passions, mais de les canaliser. Cela passe par des mesures fortes, par des sanctions exemplaires contre les clubs et les joueurs fautifs, par la responsabilisation des fédérations nationales, l'utilisation accrue des technologies pour identifier les fauteurs de troubles, et surtout, une volonté politique claire des instances dirigeantes nationales et internationales. Le football ne peut pas continuer à être ce « marché de l’émotion » livré à lui-même. Car à force de tolérer l’intolérable, il risque de perdre ce qui fait sa grandeur et sa capacité à rassembler plutôt qu’à diviser. Si la FIFA ne se décide pas à agir avec fermeté, alors le danger est réel : celui de voir le football s’enfoncer dans une spirale où la violence l’emporte sur le jeu, et où, un jour, les drames dépasseront le simple cadre du sport. La décision tant attendue du Tribunal arbitral du sport (TAS), dans l'affaire de la finale de la CAN 2025, devrait confirmer la rigueur et l'intégrité dans l'application des règles, au moins à ce niveau, renforçant ainsi la crédibilité de la compétition panafricaine et du football en général.

Maroc éternel, Maroc incassable : l'identité qui triomphe de l'exil... 1392

Il existe des appartenances que la géographie dissout avec le temps, et d’autres qu’elle renforce à mesure que la distance s’installe. L’expérience marocaine relève assurément de la seconde catégorie. À travers les générations, parfois jusqu’à la troisième ou quatrième, un phénomène intrigue. Des femmes et des hommes nés loin du Maroc continuent de s’y reconnaître, de s’y attacher, de s’y projeter. Ils ont quitté le pays ou n’y ont jamais vécu durablement, ils sont nés loin du pays mais le Maroc, lui, ne les a jamais quittés. Comment expliquer une telle persistance ? Pourquoi cette fidélité traverse-t-elle les classes sociales, les confessions, les degrés de religiosité et même les nationalités acquises ailleurs ? Comment une mémoire est si indélébile. Comment résiste-elle à l’épreuve du temps, de l’éloignement et des acquis culturels nouveaux, sinon par le poids profond de la conscience nationale ? Le Maroc n’est pas un simple État moderne issu des recompositions du XXe siècle. C’est une construction historique ancienne, façonnée par des siècles, des millénaires, de continuité politique et civilisationnelle. Des dynasties comme les Almoravides, les Almohades, les Mérinides, les Saadiens ou les Alaouites ont forgé un espace politique et symbolique stable, dont la permanence dépasse les ruptures apparentes. Cette profondeur historique irrigue l’imaginaire collectif. Elle donne aux Marocains, y compris ceux de la diaspora, le sentiment d’appartenir à une histoire qui les précède et les dépasse. Être marocain n’est pas seulement une nationalité. C’est une inscription dans une continuité, une identité composite forgée par l’inclusion. L’identité marocaine s’est bâtie par sédimentation. Elle est amazighe, africaine, arabe, andalouse, hébraïque. Autant de strates qui coexistent en équilibre singulier, se complètent, s'imbriquent sans s’exclure. Cette pluralité ancienne explique la capacité des Marocains à embrasser la diversité sans rupture identitaire. Ainsi, un Marocain juif en Europe ou un musulman naturalisé ailleurs partage souvent une référence affective commune au Maroc; non par ignorance des différences, mais parce qu’elles s’inscrivent dans un cadre historique et géographique partagé. Cette identité inclusive permet une rareté : rester profondément marocain sans renoncer à d’autres appartenances, la monarchie servant de fil symbolique. Dans cette architecture complexe, la monarchie joue un rôle structurant. Sous Mohammed VI, elle incarne continuité historique et stabilité contemporaine. Pour les Marocains de l’étranger, le lien au Trône dépasse la politique. Il touche au symbole et à l’affectif. Une dimension que seuls les Marocains saisissent pleinement. Elle agit comme un point fixe dans un monde mouvant, offrant une permanence face aux changements de langue, d’environnement ou de citoyenneté. Cette transmission s’opère invisiblement dans la famille, dans les rites. Ce n'est pas une mémoire mais des mémoires sensibles et vivantes. La diffusion et le transfert se manifestent aussi dans les cuisines aux recettes ancestrales, dans les musiques et les sons, dans les salons où résonne la darija, par les étés « au bled », les gestes, les intonations, les moussems ou les hiloulas. L’identité marocaine se transmet moins par discours que par expériences sensorielles : goûts, odeurs, rythmes, hospitalité. C’est ainsi que les générations nées à l’étranger ressentent une appartenance non apprise formellement, une fidélité active mêlant affect et volonté revendiquée. La diaspora ne se contente pas d’un attachement abstrait. Elle agit. Les transferts financiers, les investissements, les engagements publics, la défense des positions marocaines à l’international en témoignent. Ce patriotisme opérant prolonge l’affect en action, un devoir envers la nation, une fidélité marocaine. Les marocains peuvent être exilés, mais jamais déracinés. Pour la diaspora marocaine l'attachement transcende les océans. Même dans des fonctions politiques, économiques ou universitaires à l’étranger, les Marocains portent explicitement ou implicitement leur pays d’origine. L’altérité des sociétés d’accueil renforce cette identité. Le regard extérieur consolide ce sentiment d’appartenance à une culture si marquante qui se cristallise, se revendique, se magnifie. Ce phénomène, intense chez les Marocains, oblige à nommer ce qui allait de soi au pays : une continuité à distance. Ni nostalgie figée ni simple héritage, cette relation est une dynamique profonde. Le Maroc n’est pas seulement un lieu; c’est le lien qui traverse les générations, s’adapte sans se diluer, rappelant que l’exil ne défait pas toutes les appartenances. Le Maroc est au quotidien en nous dans une mémoire pérenne, solide et sans faille, qui défie les frontières et le temps.

Le Maroc à l’heure du monde : entre soleil, économie et réalités biologiques 1473

Depuis quelques jours, une pétition et un appel à manifestation relancent au Maroc un débat aussi ancien que sensible: faut-il maintenir le GMT+1 comme heure légale permanente ou revenir à l’heure "naturelle"du pays, le GMT (UTC+0) ? Derrière les arguments sanitaires avancés par les partisans du retour au GMT se dessine une interrogation plus profonde: quelle articulation entre le temps biologique des citoyens et le temps économique de la nation ? Car en matière d’horaire, il ne s’agit pas seulement de confort quotidien, mais d’un choix stratégique. Le mouvement agitant la manifestation en moyen de pression politique oppose finalement le temps du soleil au temps de l’État. Historiquement, le Maroc vivait au rythme du soleil. À l’époque des médinas, notamment à Fès sous les Mérinides et avant, le temps était structuré par les cycles naturels et les appels à la prière. Les instruments de mesure: cadrans solaires, sabliers, horloges à eau, traduisaient un rapport au temps souple, local et organique. Le basculement vers une heure standardisée intervient au début du XXe siècle. Le temps devient alors un outil d’organisation économique, au service de l’intégration dans les échanges internationaux. Il y a une réalité géographique incontournable et un impératif économique tout aussi inéluctable. S’étendant entre 1° et 13° ouest, il est en partie traversé par le méridien de Greenwich, à l'est du pays notamment. Cependant une bonne partie du royaume est largement en dehors du fuseau et se trouve bien dans le fuseau GMT+1. Cela concerne les provinces du sud. Le choix de GMT+1 constitue donc un décalage artificiel d’une heure par rapport au soleil pour une partie du pays mais pas dans sa totalité. Le décalage avec GMT produit effectivement des effets concrets: en hiver, le lever du soleil peut intervenir après 8h30 heure légale, créant une dissociation entre le début de la journée sociale et la lumière naturelle. Mais cette situation n’est pas isolée. L’exemple de l’Espagne, qui est entièrement dans le fuseau GMT, a opté pour GMT+1 sous Franco. C'est que le temps légal est un choix politique avant d’être une donnée géographique. GMT+1 s’impose ainsi en Espagne par une rationalité économique forte. Au Maroc, le maintien de GMT+1 répond à une logique stratégique claire: - Synchronisation avec les marchés européens. - Fluidité des échanges commerciaux. - Compétitivité accrue dans les services externalisés. Dans une économie mondialisée, le temps est un facteur de production. Une heure de décalage peut ralentir les flux, désynchroniser les marchés et réduire l’attractivité. À ce titre, GMT+1 est un outil silencieux de compétitivité. La question sanitaire est effectivement étudiée depuis longtemps. Les partisans du retour au GMT invoquent un argument central : la santé. Sur ce point, la littérature scientifique est claire, mais nuancée. On peut constater de manière scientifiquement documentée : 1. Une perturbation réelle du rythme biologique. Le corps humain fonctionne selon un rythme circadien de 24 heures, réglé principalement par la lumière naturelle. Toute désynchronisation entre l’heure sociale et ce rythme entraînerait des troubles du sommeil, de la fatigue, une baisse de concentration et de l’irritabilité. Même un décalage d’une heure peut perturber cette horloge interne. 2. Un impact physiologique est documenté avec perturbation de la production de mélatonine (hormone du sommeil), augmentation du stress physiologique, altération de la vigilance et des performances cognitives. Des analyses récentes ont aussi établi un lien entre changement d’heure et risque cardiovasculaire accru, notamment chez les populations fragiles. 3. Une adaptation incomplète de l’organisme, comme le montre une étude européenne sur plus de 50 000 individus. L’horloge biologique ne s’adapte pas totalement à l’heure avancée, créant un « jet lag social permanent ». 4. Une recommandation émergente de certaines institutions médicales est de retarder l’heure de début des cours et mieux aligner les activités sur les rythmes biologiques. L’argument nordique souvent avancé en référence à la Norvège ou la Suède, reste fragile. Dans ces pays, la contrainte lumineuse est naturelle et extrême ; les sociétés y ont développé des adaptations structurelles profondes, avec des rythmes sociaux ajustés en conséquence. Au Maroc, le décalage GMT+1 est ressenti comme artificiel et évitable, ce qui change totalement la perception des citoyens et donc des effets sur la société. Une piste réaliste consiste à conserver GMT+1 tout en ajustant les horaires : retarder l’entrée à l’école et flexibiliser les horaires de travail. Cette approche réduirait l’impact biologique, si impact il y a, sans sacrifier l’alignement économique, même si elle reste partielle. Le véritable arbitrage oppose en réalité économie et biologie. Le débat est clair : - GMT présente une cohérence avec le soleil et la biologie selon ses détracteurs. - GMT+1 favorise la performance économique et l’intégration mondiale selon les gouvernements depuis belle lurette déjà. Dans un pays en développement comme le nôtre, inséré dans des chaînes de valeur globales, l’économie reste le nerf de la guerre. Les effets sanitaires s'ils existent et s'ils sont documentés, restent modérés à l’échelle macro. Ils seraient variables selon les individus et atténuables par des politiques d’accompagnement. Il s’agit donc de gouverner le temps. Le Maroc ne fait pas face à un simple choix technique, mais à un arbitrage structurant : temps naturel ou temps stratégique ? La science confirme l’impact réel du décalage horaire sur l’organisme, mais montre aussi que ces effets peuvent être gérés, atténués et compensés. Ceci si on fait fi de la position géographique réelle du pays. Dès lors, la vraie question n’est pas de savoir si GMT+1 est « parfait », mais s’il est utile. Dans un monde où la compétitivité se joue à l’heure près, le Maroc a fait un choix clair: celui du temps économique, et il a bien raison de le faire. Il faut dire clairement que ce qui pose problème véritablement au plan biologique c'est ce changement incomprehensible opéré juste pour le mois de Ramadan et qui ne présente aucun avantage, le nombre d'heures de jeûne étant le même. Les pétitionnaires et ceux ayant l'intenetion de manifester, après une séquence démocratique garantie par la constitution, devront prendre leur mal en patience et accepter que les intérêts du pays et par conséquent les leurs aussi imposent de garder GMT+1. Ils devront par contre militer pour que le changement injustifié pendant ramadan soit à jamais oublié. Ils peuvent aussi militer, et auront beaucoup de soutiens, s'ils réclamaient un aménagement des horaires scolaires en fonction de GMT+1, ce que le gouvernement ayant décrété cet horaire avait simplement oublié de faire. Cela aurait du sens. l'Espagne passe à GMT+2 l'été pour les besoins de son économie par rapport à l'Europe et même les marocains en vacances là bas s'y accommodent.

Cartographier le Monde 5/5 1533

Une singularité intéressante des récits scientifiques tient à la manière dont ils découpent les questions qu’ils cherchent à résoudre. Là où les mythes cosmogoniques ou les grands corpus religieux — tels que la Bible — agrègent dans un même ensemble narratif des réponses à une multitude d’interrogations (comment le monde fut créé, d’où viennent les humains, pourquoi certains animaux possèdent telle caractéristique ou pourquoi tel relief existe), les modèles scientifiques tendent au contraire à isoler les problèmes. Chaque théorie s’attache ainsi à traiter un phénomène particulier : l’origine de l’univers dans le cas du modèle du Big Bang, l’apparition de la diversité biologique pour la théorie de l’évolution, ou encore la formation des continents pour la tectonique des plaques. Une autre différence notable concerne la cohérence interne de ces systèmes narratifs. Les théories scientifiques sont conçues pour s’inscrire dans un cadre explicatif global dont les différentes parties doivent être compatibles entre elles et révisables à la lumière de nouvelles observations. Les corpus religieux, quant à eux, sont souvent le produit d’une longue stratification de traditions. La Bible, par exemple, rassemble des textes composés sur plusieurs siècles et issus de contextes historiques variés. Il n’est donc pas surprenant que certaines représentations du divin ou certains messages évoluent au fil des textes. Ainsi, si la Genèse présente un Dieu créateur unique, d’autres passages de l’Ancien Testament semblent conserver la trace d’un horizon religieux où l’existence d’autres puissances divines n’est pas totalement absente. À titre d’exemple, dans l’Exode, Moïse chante : « Qui est comme toi parmi les dieux, Seigneur ? Qui est comme toi, magnifique en sainteté, redoutable en exploits, opérant des merveilles ? » Ou encore dans Psaume 82 :1-8 dans lequel il est fait mention d’une assemblée divine : « Dieu se tient dans l’assemblée de Dieu, il juge au milieu des dieux : Jusqu’à quand jugerez-vous de façon injuste et favoriserez-vous les méchants? » » De même, l’image du divin se transforme au fil des traditions bibliques. Le Dieu de l’Ancien Testament apparaît souvent comme une puissance redoutable capable de punir collectivement des peuples entiers — lors du déluge, de la destruction de Sodome et Gomorrhe ou encore de la mort des premiers-nés d’Égypte. Le Nouveau Testament propose pour sa part une figure divine radicalement différente, centrée sur l’amour, le pardon et la rédemption. Ces transformations ne témoignent pas nécessairement d’une incohérence, mais plutôt de l’évolution des représentations religieuses au sein des sociétés qui ont produit ces textes. À la différence de nombreux systèmes mythologiques ou religieux, les récits scientifiques sont conçus pour être continuellement révisés à la lumière de nouvelles observations. Leur cohérence interne constitue un critère central : toute nouvelle théorie doit non seulement expliquer les phénomènes qu’elle étudie, mais aussi s’articuler avec les cadres théoriques déjà établis ou, le cas échéant, les remplacer par un modèle plus englobant. L’histoire des sciences est ainsi jalonnée de ces moments de réorganisation où un nouveau récit explicatif vient redessiner la carte du réel. L’un des grands défis de la physique contemporaine illustre bien cette exigence de cohérence. Deux théories aujourd’hui extraordinairement efficaces décrivent l’univers à des échelles différentes : la mécanique quantique, qui rend compte du comportement de la matière et de l’énergie à l’échelle des particules, et la relativité générale, qui explique la structure de l’espace-temps et la gravitation à l’échelle cosmique. Pourtant, ces deux cadres théoriques demeurent difficiles à concilier dans un modèle unique. La quête d’une théorie capable d’unifier ces deux descriptions — parfois évoquée sous le nom de « théorie du tout » — constitue ainsi l’un des grands chantiers de la physique fondamentale. Quoiqu’il en soit, c’est dans cette perspective fonctionnelle que j’intégrerai, aux côtés des grands corpus théologiques comme la Bible, le Coran ou la Torah, ce que j’appellerai désormais des récits scientifiques — non comme des mythes contemporains, mais comme des formes narratives structurantes participant à l’élaboration d’une représentation partagée du réel.

Cartographier le Monde 4/5 1523

Les mythes du Vieil Home Coyote et celui des Jumeaux primordiaux sont particulièrement intéressants car ils ne proposent pas seulement une explication sur la naissance du monde ou comment les humains ont été créés — ou sont devenus les humains que nous connaissons — mais aussi pourquoi l’ours hiberne, pourquoi les hommes disposent d’armes quand les animaux n’en ont pas ou encore la séparation entre la vie et la mort. Ils sont également surprenants à plus d’un point de vue. Le conte du Vieil Homme Coyote ne mentionne ni être tout-puissant et omniscient, ni divinités anthropomorphes auxquelles les humains devraient respect et obéissance. On y rencontre plutôt des entités dont les frontières nous semblent mal définies : animaux ? humains ? ancêtres ? totems ? Tous parlent et s’expriment. Le nom même du personnage central — Vieil Homme Coyote — illustre cette ambiguïté. L’humain n’y occupe pas de position particulière et plusieurs animaux, comme les canards ou les coyotes, jouent un rôle central dans le récit. Le récit japonais des jumeaux cosmiques présente une configuration très différente. Les protagonistes y sont clairement anthropomorphiques, mais ils semblent eux-mêmes soumis à des forces ou à des lois implicites. Les animaux, quant à eux, sont totalement absents du récit. Pour un lecteur néophyte, on y reconnaît à peine le motif du plongeon cosmogonique, et aucun personnage n’incarne une puissance créatrice souveraine. Dans notre aire culturelle, les mythes de l’Antiquité ont progressivement marginalisé ces récits plus anciens dont nous avons presque entièrement oublié l’existence. Puis la Genèse a, à son tour rempli cette fonction. Dieu, tel que nous le connaissons aujourd’hui, crée le monde puis l’homme, l’Adam, en lui accordant une place singulière au sein de la création. Façonné à l’image de Dieu, l’homme se voit non seulement confier la responsabilité de nommer les autres êtres vivants, mais également celle de « commander au poisson de la mer, à l’oiseau du ciel, aux bêtes et à toute la terre » (La Bible, Nouvelle traduction, 2009). Ce passage introduit d’ailleurs une hiérarchie explicite entre l’humain et l’animal, qui ne se retrouve pas nécessairement dans de nombreuses cosmologies animistes ou polythéistes. Ce récit biblique a-t-il, à lui seul, transformé les relations concrètes entre humains et animaux ? Sans pouvoir l’affirmer de manière certaine, il semble raisonnable de considérer que la diffusion institutionnalisée des textes bibliques a contribué à cristalliser cette représentation hiérarchisée, qui perdure probablement encore aujourd’hui et continue d’influencer notre perception de l’homme et de sa place dans la nature, et ce, même au sein de la communauté scientifique. Alors comment positionner les théories scientifiques modernes — telles que le modèle du Big Bang ou la théorie de l’évolution? Bien que basées sur des démarches cognitives bien différentes basées sur l’observations, l’expérimentation et modélisation, ces théories occupent aujourd’hui une place centrale dans la représentation partagée de l’origine et de la structure du monde. Il ne s’agit évidemment pas ici de comparer leur validité ou les processus cognitifs en œuvre pour l’un ou l’autre, mais d’observer que ces différentes productions humaines remplissent, à des époques distinctes, une fonction analogue : offrir aux groupes et aux individus une lecture commune du monde qui les entoure.

Cartographier le Monde: Izanagi et Izanami, les jumeaux divins primordiaux 3/5 1487

Le mythe de création des îles japonaises (version synthétique) ________________________________________ À l’origine, le monde n’était encore qu’une masse informe flottant entre ciel et terre, semblable à une mer primitive où rien n’était encore clairement séparé. Les premières divinités apparurent progressivement, mais aucune ne parvint à organiser ce chaos primordial. Les dieux confièrent alors cette tâche à deux divinités jumelles : Izanagi et Izanami. Depuis le pont céleste, Izanagi plongea dans l’océan primordial une lance sacrée, l’Amenonuhoko. Lorsqu’il la retira, les gouttes d’eau salée qui tombèrent de sa pointe se solidifièrent et formèrent la première île, Onogoro. Les deux divinités descendirent sur cette île et dressèrent un pilier céleste autour duquel elles accomplirent un rituel d’union. De leur union naquirent progressivement les îles de l’archipel japonais ainsi que de nombreuses divinités, les kami, qui peuplèrent et organisèrent le monde. Mais lorsque Izanami donna naissance au dieu du feu, elle fut mortellement brûlée et mourut. Izanagi tenta alors de la retrouver dans le monde des morts, mais l’horreur de ce royaume le contraignit à fuir. Après cette séparation, le monde des vivants et celui des morts furent définitivement distingués. Izanagi purifia ensuite son corps dans une rivière, et de ce rituel naquirent encore d’autres divinités majeures, parmi lesquelles la déesse du soleil Amaterasu.

Cartographier le Monde : Mythe du « Vieil Homme Coyote crée le monde » 2/5 1475

Mythe du « Vieil Homme Coyote crée le monde » (version synthétique) _______________________________________ Au commencement, la terre n’existe pas encore. Il n’y a qu’une immense étendue d’eau. Le ciel et l’eau forment l’unique paysage du monde primordial. Nulle part où poser le pied. Le Vieil Homme Coyote demande alors à deux canards de plonger pour voir s’il y a quelque chose au fond de l’eau. Le premier canard plonge et met longtemps à remonter. À son retour, il raconte qu’en descendant sa tête a heurté quelque chose de dur. Le canard replonge alors une seconde fois et remonte cette fois avec une racine. « S’il y a une racine, dit le Vieil Homme Coyote, c’est qu’il doit y avoir de la terre. » Le canard plonge une troisième fois et remonte avec une petite poignée de boue dans son bec. Le Vieil Homme Coyote prend la boue et y plante la racine. Aussitôt, tout se met à pousser : herbes, plantes et arbres de toutes sortes. « C’est bien beau, disent les canards, mais c’est un peu plat ! » Le Vieil Homme Coyote crée alors les montagnes. Plus tard, les canards lui disent encore : « On s’ennuie ! » Le Vieil Homme Coyote crée alors d’autres animaux — le cerf, le bison, le castor — puis enfin les humains. Parmi les animaux ainsi créés, l’ours, particulièrement capricieux, se voit imposer d’hiberner afin de laisser les autres en paix une partie de l’année. Quant à l’homme, qui n’a ni griffes ni crocs pour se défendre, il reçoit le don des armes. ________________________________________

Cartographier le monde : la fonction cosmologique des récits 1/5 1473

Se raconter la naissance du monde, comprendre les limites de son territoire, nommer les entités et les êtres avec lesquels on cohabite, expliquer la singularité de l’être humain… Toute communauté humaine élabore des représentations communes de son environnement. Les récits participent à la construction de ces cartes mentales qui nous permettent de nous situer, puis d’interagir avec le monde. Les récits de création chez les peuples aborigènes d’Australie en sont une illustration quasi littérale : les « chants de pistes » sont en effet des cartes du territoire facilitant la navigation à travers les contrées parfois hostiles de l’Australie à une époque où les cartes papier et les GPS n’existaient pas. Aujourd’hui encore peu accessibles, au grand public parce qu’ils appartiennent au domaine du sacré et sont réservés aux initiés, ces chants racontent comment serpents, émeus, fourmis à miel ont façonné le paysage en faisant émerger montagnes, cours d’eau, plantes et animaux. Ces « empreintes des ancêtres » constituent autant de signes que les maîtres des chants suivent dans un ordre précis, retraçant ainsi des pistes sillonnant des territoires de plusieurs milliers de kilomètres. Bruce Chatwin dans son livre « Chant de piste » souligne également l’importance du rythme de ces chants : la cadence et la mélodie permettent non seulement de mémoriser ces itinéraires complexes, mais également de synchroniser la marche avec le paysage traversé. Chanter revient alors littéralement à faire exister le territoire, chaque vers réactivant la trace laissée par les ancêtres. Outre ce cas bien particulier, d’autres récits remplissent cette fonction quoique de façon moins littérale voir plus symbolique. Les mythologues les classent dans de nombreuses catégories parmi lesquelles on trouve les mythes des origines : les cosmogonies, qui racontent la naissance du monde ; les anthropogonies, qui traitent de l’apparition de l’être humain ou d’un peuple ; les étiologies, qui expliquent des phénomènes particuliers ; et les récits totémiques, qui définissent les relations entre groupes humains et espèces animales. Bien que distinctes sur le plan thématique, toutes ces catégories remplissent une fonction commune : renseigner l’être humain sur son environnement, sur son origine, et sur les liens qui l’unissent aux autres entités ou aux autres vivants. Parmi les récits les plus anciens qui nous soient parvenus, je vous propose de découvrir deux récits intégrant le motif du plongeon cosmique que l’on pourrait qualifier de fossiles narratifs : Une entité créatrice — dieu, esprit ou animal ancestral — envoie un animal plongeur explorer les profondeurs. Après plusieurs tentatives, celui-ci remonte avec un peu de boue ou de sable. Cette matière, parfois déposée sur le dos d’un animal géant ou étendue par une puissance créatrice, devient progressivement la terre ferme. Selon les travaux de Jean-Loïc Le Quellec et Julien d’Huy, l’origine de ce motif pourrait remonter à la fin du Paléolithique supérieur, (entre –30 000 et –20 000 ans avant notre ère). Il aurait ainsi traversé des millénaires de transmission culturelle, se transformant au fil des migrations. Aujourd’hui largement oubliés dans notre aire culturelle, ce motif circule encore chez plusieurs peuples autochtones d’Amérique du Nord ou encore au Japon, en Inde et en Russie sous différentes formes narratives. On le retrouve notamment dans le récit crow « Le Vieil Homme Coyote crée le monde », ainsi que dans la légende des jumeaux Izanami et Izanagi (Japon)

Fiscalité pétrolière, efficacité des aides et justice sociale : quelle stratégie pour le Maroc face aux chocs énergétiques ? 1466

Au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, les marchés énergétiques mondiaux ont été brutalement déséquilibrés. Le baril a franchi des seuils historiques, entraînant une hausse immédiate des prix à la pompe dans les pays importateurs nets comme le Maroc. Face à cette situation, le gouvernement a opté pour une aide directe aux transporteurs afin de contenir l’inflation et d’éviter la répercussion des hausses sur les prix des biens et services. L’expérience a néanmoins montré ses limites. Malgré les subventions, les prix du transport ont bel et bien augmenté, entraînant dans leur sillage le coût de tous les produits et services. Ce décalage entre l’intention et la réalité pose une question centrale: comment amortir efficacement un choc énergétique dans une économie libéralisée, sans creuser les inégalités ni alimenter les rentes ? Le choix d’aider spécifiquement les transporteurs reposait sur l’hypothèse implicite que ces derniers joueraient le rôle d’amortisseur, en absorbant une partie de la hausse. Or, dans un marché où les marges sont contraintes et la concurrence forte, il est économiquement rationnel pour les opérateurs de répercuter les coûts sur les tarifs, malgré le soutien public. Plusieurs facteurs expliquent cet échec relatif: - Absence de mécanismes contraignants. Aucune obligation stricte n’a empêché la répercussion des hausses sur les prix finaux. - Effet d’aubaine. Certaines entreprises ont perçu les aides sans modifier leur politique tarifaire. - Difficulté de ciblage. Les aides ont bénéficié à un segment spécifique sans garantir un impact global et durable sur l’économie. Ce constat est d’autant plus préoccupant que le Maroc reste fortement dépendant des importations de produits raffinés depuis la fermeture de la raffinerie Samir. Aujourd’hui, les tensions autour du détroit d’Ormuz ravivent les craintes d’un nouveau choc pétrolier. Ce corridor maritime, par lequel transite environ 20% du pétrole mondial, constitue un point névralgique de l’approvisionnement énergétique global. Sa perturbation fait bondir les cours et, mécaniquement, les prix à la pompe au Maroc. Les États à travers le monde ont adopté des stratégies variées, avec des résultats contrastés : 1. Le plafonnement des prix. L’efficacité est immédiate, avec des boucliers tarifaires sur l’électricité et le gaz, parfois accompagnés de plafonds sur les carburants. Ces mesures contiennent l’inflation à court terme, au prix d’un coût budgétaire très élevé, d’un effet de désincitation à la sobriété énergétique et d’une aubaine pour les consommateurs les plus aisés. 2. Les transferts directs. Une réponse sociale mais imparfaite. Certains pays ont octroyé aux ménages des chèques énergie ou des aides forfaitaires. Politiquement populaires, ces dispositifs sont souvent critiqués pour leur caractère inflationniste, leur manque de ciblage précis et le risque de nourrir une dépendance à des aides conjoncturelles. 3. La modulation fiscale, un levier structurel. Plusieurs États, comme l’Autriche, l’Espagne, l’Italie ou le Japon, ont choisi de réduire temporairement les taxes sur les carburants pour limiter la hausse du prix à la pompe. Cette approche agit directement sur le prix final payé par tous les consommateurs, sans passer par des intermédiaires. Elle repose sur un principe de lisibilité et de partage de l’effort entre l’État et les usagers. Dans le cas marocain, une part significative du prix à la pompe est constituée de taxes: TIC et TVA notamment, qui impactent fortement le prix au litre et confèrent à l’État un levier majeur dans la formation des prix. Réduire temporairement ces taxes reviendrait à instaurer un mécanisme explicite de partage du choc entre l’État et les citoyens, au lieu de concentrer l’aide sur un seul secteur. Une telle option présente plusieurs avantages: - Universalité : elle bénéficie à tous, du transporteur routier au salarié utilisant sa voiture pour se rendre au travail. - Transparence : la baisse est visible immédiatement à la pompe, ce qui renforce la confiance et la lisibilité de l’action publique. - Efficacité économique : elle réduit directement le coût du carburant. - Justice sociale : en renonçant à une partie de la rente fiscale sur un produit devenu vital, l’État assume clairement sa part de l’effort. La réduction ciblée et temporaire de la fiscalité pétrolière apparaît ainsi comme la solution la plus efficace et la plus démocratique pour amortir un séisme énergétique. Cette piste n’est pas nouvelle dans le débat marocain, comme en témoigne le soutien généralisé via la Caisse de compensation, abandonné à partir de 2015. L’allègement du coût du carburant par la subvention a déjà été mis en œuvre sans que les résultats espérés par la théorie ne soient atteints. Faut il le rappeler ? La réduction des taxes, si elle est décidée, ne peut être ni illimitée ni permanente, mais strictement encadrée dans le temps, calibrée en fonction des capacités budgétaires et articulée à une réforme plus large du marché des hydrocarbures (concurrence, marges, stockage stratégique, réouverture ou alternative à la capacité de raffinage nationale). Autrement dit, la modulation fiscale ne doit pas être un réflexe de court terme, mais l’outil d’une stratégie globale de sécurité énergétique. Le Maroc est devant un choix stratégique : persister dans la logique des aides ponctuelles aux transporteurs ou assumer un mécanisme de partage du choc via la fiscalité. S'il opte pour le second choix et s’il perd des recettes à court terme, il gagnera en cohésion sociale et en prévisibilité économique, avec trois enseignements majeurs: - Privilégier les mécanismes directs via la fiscalité, composante déterminante du prix à la pompe, qui reste l’outil le plus efficace pour agir rapidement, universellement et de manière démocratique. - Éviter les distorsions de marché. Des aides ciblées sans contrôle strict produisent des effets inverses à ceux recherchés ; elles alimentent des rentes sans garantir la protection du consommateur final. - Penser le long terme. La question énergétique ne peut être dissociée de la souveraineté industrielle (raffinage, stockage) et de la résilience budgétaire de l’État. Au-delà de la gestion conjoncturelle, c’est un véritable contrat social autour de l’énergie qu’il convient de repenser. Dans un pays où la voiture est à la fois un outil de travail, un moyen d’accès aux services essentiels et un vecteur de mobilité, le prix du carburant est un enjeu profondément politique, au croisement de la justice sociale et de la soutenabilité budgétaire. Plutôt que de multiplier les dispositifs ponctuels au profit d’un secteur particulier, le Maroc gagnerait à adopter une approche plus systémique, fondée sur la transparence fiscale, l’équité et l’efficacité économique. La modulation des taxes sur les carburants, en tant que levier universel et immédiat, est plus conforme aux exigences démocratiques. C’est une réponse plus crédible aux chocs présents et à ceux à venir.

Changer de regard sur le mythe de Médusa 1431

Bien avant que Persée ne la décapite et ne s'empare de sa tête de monstre hideux, Médusa, la Gorgone au regard pétrifiant et aux cheveux de serpents a été violée. Ovide rapporte, que dans le temple de Minerve, Neptune l'a forcée. Sa chevelure était, paraît-il si belle qu'il n'a pas su résister. "On" dit que Minerve, furieuse, l'aurait punie en la métamorphosant en une créature effrayante capable de tuer d'un seul regard. Une femme, pardon, une déesse symbolisant la justice et la sagesse aurait donc puni une autre femme pour avoir été violée - dans un lieu sacré. Mais le texte d'Ovide "Métamorphoses" ne dit pas "Minerve a puni Méduse", non, c'est l'acte qui est condamné: "Le maître de la mer l'aurait outragée dans le temple de Minerve ; la fille de Jupiter se détourna, dissimula derrière son égide son chaste visage et, pour ne pas laisser cet acte impuni, transforma les cheveux de la Gorgone en hydres affreuses. Maintenant encore, pour effrayer ses ennemis épouvantés la déesse arbore sur sa poitrine les serpents qu'elle a fait naître. " En réalité, on s'apercoit que ce texte laisse place a plusieurs interprétations mais qu'une seule a été relayée pendant plusieurs siècles par les institutions occidentales. On l'a trouve d'ailleurs encore sur Wikipedia. Aujourd'hui, les féministes se sont emparées de ce récit et en propose une lecture intéressante: Minerve n'aurait-elle pas dotée Méduse d'un pouvoir lui permettant de se protéger du regard des hommes et de les punir, eux? Son effigie orne d'ailleurs les portes de certains temples dont celui d'Artémis - Méduse, de "medein", régner, protéger en grecque, Méduse la gardienne, la protectrice donc. Ovide, lui, n'a pas tranché, nous laissant la liberté de nous réapproprier ce mythe et lui conférant ainsi la propriété de circuler dans des systèmes narratifs différents voir même en opposition.

De la Sédition à la Sanction – Le Réveil de la Conscience Juridique de la CAF 1419

La décision rendue par la CAF concernant l’épilogue tumultueux de la finale Maroc-Sénégal ne saurait être réduit à une simple chronique sportive. Il marque l’avènement d’un précédent législatif salvateur où la force du droit s'est, enfin, substituée à la manœuvre de la « Realpolitik ». En infirmant le verdict initial, la Commission d'Appel brise le cycle de l'impunité et du déni de justice structurel qui menaçait de fragiliser les fondations mêmes du football africain. La Fin de la « Prise d’Otage » du Jeu Dans nos précédentes analyses, nous dénoncions une « paralysie tactique » : une véritable prise d'otage du match où le Onze sénégalais, en instrumentalisant les zones grises du terrain, avait exercé une pression insupportable sur le corps arbitral. Cette sédition périmétrale consistait à demeurer dans le périmètre technique pour neutraliser de facto le couperet de l’article 82, tout en empêchant la tenue normale de la rencontre. Aujourd'hui, la Commission d'Appel a tranché : cet usage du chantage au retrait comme levier de négociation ne sera plus toléré. En déclarant le Sénégal forfait (3-0) par application de l'article 84, la CAF reconnaît enfin que l'entrave volontaire est une rupture de l'éthique sportive qui mérite la sanction suprême. La Primauté de la Réalité Matérielle sur le Formalisme Le basculement opéré réside dans un changement de paradigme probatoire. Là où le Conseil de Discipline s’était enfermé dans un aveuglement volontaire, se bornant aux rapports laconiques des officiels, la Commission d’Appel a restauré la hiérarchie des faits. • Le Crépuscule de la Vérité Administrative : L'arbitre, dont la perte d'autorité était la cause première de l'escalade, ne peut plus être le seul narrateur légitime des faits. • La Réintégration du Réel : En réhabilitant les preuves matérielles, chronométriques et vidéos, l'instance a pu caractériser l'intentionnalité de l'entrave là où le régime actuel s'apparentait à un « arbre aux fruits amers ». • L’Effondrement du Récit de Victimisation : La stratégie de la Fédération Sénégalaise, visant à dépeindre une mainmise marocaine imaginaire pour devenir « politiquement intouchable », a trouvé sa limite juridique. Du « Hard Power » Judiciaire à la Modernité Institutionnelle Le premier verdict semblait être le fruit d'une influence institutionnelle où le Sénégal paraissait avoir sécurisé un certain "Hard Power" judiciaire au sein des instances. Cette "mécanique de l'esquive" — consistant à sacrifier le fusible (le sélectionneur) pour sanctuariser l'institution — n’était qu'une manœuvre dilatoire destinée à ménager une fédération omniprésente dans les arcanes de la CAF. Le Maroc, injustement décrit comme le « démiurge » de la CAF par certains narratifs, voit sa position de chantre de la modernité institutionnelle confortée. Le droit du plus fort a cédé la place à la force du droit. Plaidoyer pour un Délit d’Entrave Sui Generis Cette victoire confirme l'urgence de notre proposition : la création d'un cadre disciplinaire spécifique sanctionnant l'intentionnalité de l'entrave. Notre droit sportif est prisonnier d'un binarisme obsolète entre le match joué ou abandonné. Il est impératif d’instaurer une « scientisation » des sanctions pour que tout refus de reprise, même statique, entraîne une défaite automatique. Ce verdict est un message salvateur envoyé aux architectes du sabotage : le terrain reste le seul juge, et le règlement, le seul arbitre. La Commission d’Appel a transformé ce qui aurait pu être un déni de justice structurel en un précédent législatif historique.

Le sport au Maroc : entre reconnaissance constitutionnelle et stagnation structurelle 1386

Depuis la Constitution de 2011, le sport est reconnu comme un droit fondamental des citoyens marocains, avec trois articles garantissant l'accès aux infrastructures et à la pratique physique, sous la responsabilité de l'État et des collectivités territoriales. Pourtant, ce cadre ambitieux reste entravé par une loi antérieure à la réforme constitutionnelle et non amendée depuis, créant un décalage entre principes élevés et mise en œuvre concrète. La loi 30‑09, promulguée par dahir en 2010, structure les relations entre l'État, les fédérations et les associations, mais privilégie une logique de contrôle administratif plutôt qu’une dynamique de promotion active de la pratique sportive. Elle s’articule difficilement avec la nouvelle architecture territoriale issue de la Constitution de 2011, ne consacre pas de manière suffisamment opératoire des catégories comme le sport scolaire ou le sport pour tous, et reste avare en mécanismes d'incitation économique et fiscale susceptibles d’attirer l’investissement privé dans une économie du sport encore émergente. Le dispositif apparaît ainsi davantage orienté vers la conformité réglementaire que vers l’élargissement de la base de pratiquants, à rebours de plusieurs législations étrangères qui visent explicitement à stimuler la participation et les partenariats public‑privé. Les effets de ces limites se lisent dans le niveau de pratique organisée. Avec une population d’environ 36,8 millions d’habitants en 2024, le Maroc compterait autour de 350 000 licenciés sportifs, soit moins de 1% de la population engagée dans une pratique fédérale structurée. Ce ratio extrêmement faible contraste fortement avec d'autres pays. La France compte près de 17 millions de licences pour une population d’environ 68 millions d’habitants, soit environ 25 licences pour 100 habitants, signe d’un haut niveau de structuration de la pratique fédérale. Aux Pays‑Bas, les taux atteignent entre 15% et 25%. Le taux est estimé à 30% en Allemagne. Autrement dit, là où les sociétés européennes parviennent à transformer le potentiel démographique en pratique régulière et organisée, le Maroc demeure dans une configuration où la base de licenciés reste marginale au regard de la population totale. Ce déficit quantitatif s’accompagne d’une forte fragmentation du paysage fédéral, marqué par la coexistence de fédérations relativement structurées et de disciplines avec un noyau très restreint de pratiquants. Certaines disciplines fonctionnent de manière quasi confidentielle, d'où la question de la pertinence des modes d’allocation des ressources publiques et de la capacité réelle de ces fédérations à assurer leurs missions de développement de la pratique de masse, de formation des cadres, de détection des talents et de structuration économique des disciplines. Dans les modèles les plus performants, les fédérations jouent un rôle pivot, articulant sport de masse, haut niveau et développement économique. Lorsque la base de pratiquants est aussi réduite, la soutenabilité d'un bon modèle devient problématique. Depuis l’entrée en vigueur de la loi 30‑09, plusieurs responsables se sont succédés à la tête du département en charge du sport, sans qu’une réforme législative n’ait été menée pour aligner le cadre juridique sur les exigences de la Constitution de 2011. Cette inertie normative tranche avec un environnement en profonde mutation, marqué par la professionnalisation croissante du sport, la montée des enjeux économiques et médiatiques et les ambitions du Maroc en matière d’organisation d’événements internationaux. Alors que, dans de nombreux pays, les politiques sportives sont conçues comme des politiques publiques transversales, articulées à la santé publique, à l’éducation, à l’urbanisme, à l’économie et à l’emploi, cette approche intégrée demeure incomplètement traduite dans les textes et les dispositifs opérationnels marocains. Face à ce constat, plusieurs axes de réforme apparaissent incontournables. Un remplacement de la loi 30‑09 permettrait d’introduire des définitions des concepts plus précises, de clarifier la répartition des compétences entre l’État et les collectivités territoriales et d’intégrer explicitement les objectifs constitutionnels en matière de droit au sport et d’égalité d’accès. Elle pourrait également renforcer les dispositions relatives à l’éthique, à la gouvernance et à la transparence des fédérations et associations sportives, afin de consolider leur légitimité et leur capacité d’action. Le développement du sport scolaire, universitaire et celui pour tous, constitue un deuxième levier stratégique. L’expérience internationale montre que les systèmes sportifs les plus performants reposent sur un socle puissant de pratique en milieu éducatif, qui joue un double rôle: élargir la base de pratiquants et alimenter le vivier de talents pour le haut niveau. Au Maroc, une politique volontariste d’intégration du sport dans les cursus scolaires et universitaires, soutenue par des infrastructures de proximité pour tous, contribuerait à sortir le pays de la zone de très faible densité de licenciés où il se trouve actuellement. Pour cela, un axe important à envisager en urgence est la formation de bon niveau des enseignants. Un troisième axe concerne les incitations économiques et fiscales. L’investissement privé et associatif dans les infrastructures et les clubs pourrait être stimulé par des mécanismes ciblés: déductions, exonérations partielles, dispositifs de mécénat sportif, ainsi que par un cadre plus lisible pour les partenariats public‑privé. Une telle évolution permettrait de réduire la dépendance vis‑à‑vis des subventions publiques et de dynamiser l’économie du sport, qui génère déjà 1,6% du PIB, mais reste en deçà de son potentiel. Enfin, la rationalisation du système fédéral apparaît comme une condition de crédibilité de la réforme. Une évaluation périodique des fédérations, fondée sur des critères de gouvernance: nombre de licenciés, résultats sportifs et contribution à la pratique de masse, permettrait d’optimiser l’allocation des ressources publiques. Cette rationalisation devra s’accompagner de la révision du mode d'établissement des contrats d’objectifs entre l’État et les fédérations. Le sport marocain se trouve dans une situation paradoxale: reconnu au plus haut niveau juridique comme un droit fondamental, il reste limité par un cadre institutionnel et législatif largement conçu avant la réforme constitutionnelle de 2011 et par un niveau de pratique organisée très éloigné des standards. Dans un contexte où le sport est devenu un enjeu majeur de santé publique, de cohésion sociale et de rayonnement international, la réforme du système sportif marocain apparaît désormais comme une nécessité stratégique, qui suppose à la fois une refonte législative et une reconfiguration profonde des politiques publiques. Voilà un autre chantier pour le prochain gouvernement s'il prenait conscience de l'importance de ce secteur.